Mode
Alexander McQueen : Le Testament. Un film poignant signé Loïc Prigent

Alexander McQueen : Le Testament. Un film poignant signé Loïc Prigent

10 octobre 2015 | PAR Araso

En collaboration avec Arte, Loïc Prigent livre un documentaire saisissant sur les deux dernières années de la vie du couturier Alexander McQueen, qui met brutalement fin à ses jours en Février 2010 à l’âge de 41 ans.

[rating=4]

Un compte à rebours macabre
Le 10 mars 2009, toute la planète mode se précipite au Palais Omnisport de Paris-Bercy pour le défilé d’Alexander McQueen intitulé « Horn of Plenty » (La Corne d’Abondance) du nom du bar où a été vue la dernière victime de Jack l’Eventreur. Autour d’un autel de déchets mazoutés et calcinés, des mannequins à la bouche rouge exagérée et grotesque vont défiler dans des tenues en noir et blanc, toutes des réinterprétations des créations phares du couturier. Cet offrande à un public qui le suit avec le dévouement du fidèle sonne le glas d’un décompte funeste. De ce défilé emblématique surgit une énergie sauvage, une beauté violente. Alexander McQueen est ainsi fait, il tranchant dans le tissu « à coups de ciseaux vengeurs ». Il est fasciné par la nuit, la drogue et le sexe, a fréquenté dans les fêtes Kinky Gerlinky où il y côtoyait entre autre l’artiste australien Leigh Bowery, qui lui a inspiré les bouges rouges énormes et grotesques de Horn of Plenty. Il y fait une tentative délirante de réfléchir au futur de la mode et de la société de consommation. La femme qu’il imagine glace le sang de ceux qui la voient entrer dans une pièce. Le génie est au sommet, le mal-être est saisissant. Son défilé suivant, Plato’s Atlantis, inspiré du mythe de l’Atlantide, aura des accents aquatiques et fluorescents, avec ses silhouettes fragilisées par des excroissances sur le cou du pied. Son dernier défilé, au titre prémonitoire « The Bone Collector », annonce macabre de ce qui va suivre, est une collection pour homme dont le leitmotiv est la tête de mort. Alexander McQueen se suicidera quelques jours plus tard.

Un génie adulé au destin tragique
Il confesse avoir tout fait, avoir eu « une vie chaotique, qui ferait un bon film ». Comment ce fils d’ouvrier, issu de la prestigieuse Central Saint Martins de Londres, a réussi à se frayer un chemin au sommet ? Comment, faisant ses armes seuls, a-t-il pu réveiller la maison Givenchy avant que François Pinault ne lui donne « carte blanche » pour lancer sa marque ? C’est ce que montre le film de Loïc Prigent, d’une façon indirecte, avec des flashbacks qui montrent peu et disent tout. On sent chez Alexander McQueen, reconnu comme le créateur le plus doué de sa génération, une fureur, une fougue, une créativité hors normes. Bordeline, drogué, provocateur, chacun de ses défilés est un spectacle catalysant le monde contemporain tout en le commentant, irrésistible catharsis. Son aura s’étend bien au-delà des fashionistas, le langage McQueen est universel et ses codes, tels la tête de mort et les chaînes SM portées à la ceinture sont rapidement adoptés par le grand public. Et puis McQueen, c’est une attitude. Le couturier tenait à ce que ses défilés soient ouverts, il a insisté pour qu’ils soient filmés « vu l’argent que ça coûte, autant que le plus grand nombre en profite ». Alexander McQueen s’inspire des clochards, de la rue, des banquiers, de la danse, de la mort. Une fièvre qui finira par le consumer entièrement. Mais quel créateur, si génial et passionné soit-il –et à plus forte raison s’il est, est en mesure de supporter le rythme infernal imposé par la multiplication exponentielle des collections ? Comment un être humain, a fortiori fragile, peut-il résister à l’immense machine à broyer qu’est devenue l’industrie de la mode, ultra-consumériste ? Quelle place laisse-t-elle à la liberté de création ? Mystère.

Un très beau travail de réalisation
Loïc Prigent, réalisateur adoré de la planète mode, roi de la fashion-tweet aux près de 100 000 suiveurs, connaît toutes les coulisses de ce milieu qui l’amuse, qu’il tourne en dérision tout en restant bienveillant, dont il est proche tout en observant une saine distance. Avec ce documentaire testament, c’est un film poignant qu’il nous livre, sobre, épuré, saisissant. Grâce à un travail de recherche fouillé, prenant comme point de départ les 4 dernières collections de McQueen –dont la dernière, posthume est d’une beauté à couper le souffle, Loïc Prigent réussit à faire ressortir tout l’ADN McQueen, à parler de sa carrière, de sa vie, de sa mort, sans émotion ni pathos. La musique de Nils Frahm se suffit à elle-même. Le montage est intelligent, d’une précision chirurgicale. Le verbe est net, la voix ne tire pas les ficèles trop faciles de l’apitoiement et de la compassion. Loïc Prigent observe, scrute, expose, ne prend pas partie et ne juge pas. C’est un réalisateur de talent, aux multiples facettes. On le connaît déconneur, léger, moqueur, on l’aime sobre, profond, sensible. Un très beau film.

Le testament d’Alexander McQueen, un film de Loïc Prigent, à regarder sur Creative Arte TV jusqu’au 27/12/2015

Araso

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