Tendances

La « recessionista » : Tartuffe des temps de crise ?

19 mai 2009 | PAR Claire-Marie

« Depuis que l’économie est dans le rouge, les fashionistas ont été forcées de réformer leur attitude, car dépenser une fortune en vêtements est out et le discount est in ». Cette phrase, issue de l’article “Recesssionista: Trends on a budget” du 20 novembre 2008 de University Daily Kansan, souligne tout le paradoxe de la « recessionista ».

En effet, la recessionista est une ex-fashionista reconvertie à la consommation non ostentatoire sous la pression de la crise et de son ressenti populaire. Le changement de modes de consommation n’est donc pas véritablement spontané, « les fahionistas ont été forcées », et a une connotation morale, le verbe « réformer » appartenant au vocabulaire religieux. Ainsi, semble apparaître ce que Garance Doré appelle une « New humility » [nouvelle humilité] qui ferait des recessionistas les Tartuffes des temps de crise.

La tendance « recessionista » enclenche-elle une réelle mutation des habitudes de consommation des modeuses aisées ? Est-ce uniquement une tendance temporaire et hypocrite qui s’évanouira avec la fin de la crise économique ?

Garance Doré photo recessionista

Mais cette tendance est-elle véritablement nouvelle ? La blogueuse Peltag écrit à ce sujet que la recessionista n’est autre qu’un sujet créé « de toutes pièces par des journalistes en mal d’inspiration qui ne savent plus quoi inventer pour (…) requalifier des tendances lourdes qui n’ont plus rien de nouveau. » Le vintage, le système D, les pièces à créateurs à petit prix, comment imiter les stars pour trois fois rien… : autant de sujets en ritournelle depuis que la presse féminine existe.

Néanmoins, le concept de « recessionista », s’il renomme en effet une tendance lourde, a une profonde originalité. Si la mode « vintage » avait été lancée par des icônes tendances et des stars puis était descendue en cascade jusque dans la rue, la dynamique est inverse pour la tendance « recessionista ». En effet, cette nouvelle norme vestimentaire provient de la rue et s’impose, presque moralement, aux fashionistas sommées de renoncer au bling-bling. C’est parce que le luxe apparait comme ethiquement indécent à la rue en souffrance pécuniaire que la « recessionista » est le nouveau modèle à suivre pour les hautes sphères de la mode.

Ainsi, la tendance « recessionista » redistribue les cartes du marché mode. La banque JB Morgan a de ce fait prévu une baisse de 4% des ventes des enseignes de luxe pour l’année 2009. Au contraire, les chaînes cultivant une politique de bas prix résistent à la crise : le bénéfice net de H&M a augmenté de 12,5% en 2008 et celui de Zara de 2% malgré la crise qui touche durement l’Espagne. Parallèlement, les chiffres d’affaire des friperies se sont accrus de 5 à 10% aux Etats-Unis par rapport à l’année dernière. Les sites de « vide dressing » de blogueuses de mode fleurissent sur la Toile tandis que le nombre d’échanges sur les sites de troc croit fortement, à l’image des 33% de croissance des échanges sur Whatsmineisyours.com entre août et octobre 2008.

Peut-on cependant parler d’une véritable réallocation des achats de vêtements de luxe vers les friperies ? La réponse serait hasardeuse, mais il est néanmoins intéressant de constater que l’achat de vêtements dans les friperies ne concernerait que 6 à 12% des adultes américains, d’après Britt Beener, analyste à America’s Research Group. Le mouvement de « recessionista » défie donc le modèle de la consommation de masse, l’achat dans les friperies concernant, outre des personnes véritablement nécessiteuses, un public initié capable de dénicher la bonne pièce dans une accumulation de vêtements disparates.

Chanel New Modesty

Mais Tartuffe entre en scène quand la récessionista se pique d’une « New Modesty » ou d’une « New Humility » qui sonne faux. Karl Lagerfeld est un bon exemple de ce travers. Déclarer en février 2009 que « Le bling-bling est fini. Les tapis rouges couverts de strass sont out, j’appelle ça la ‘new modesty’ », ne manque pas de sel dans la bouche d’un homme qui porte des mitaines couvertes de diamants et prend des bains d’Evian, remarque le Telegraph. Pour les « recessionistas » plus soucieuses de leur cohérence, le style « clochard de luxe » s’apparente également à une ridicule hypocrisie. La tentation est grande pour la recessionista que « la ‘petite’ parka ne sera pas un modèle shoppé dans les aubaines de la Redoute mais une pièce siglée dont le prix affichera 3 ou 4 chiffres … » écrit Cerises commentant l’article Out of fashion de Garance Doré.

D’autre part, accoler à la mode des valeurs morales telles la modestie, c’est prendre le risque de créer une « fashion police » chargée de distinguer les vrais des faux modestes. A titre d’exemple, le Daily, petit journal paraissant pendant la fashion week londonienne, s’était fait un plaisir de brocarder une porteuse de chaussures Louis Vuitton exubérantes, pour atteinte à la « New Humility ».

Pourtant, la mode n’est-elle pas un espace de liberté où le politiquement correct ne doit pas engendrer un vestimentairement correct ? L’exubérance et la créativité ne sont-ils pas les meilleurs patchs anti-morosité-de-crise que l’on puisse trouver ? Enfin, ne faut-il pas rappeler le précepte de Gandhi : « l’humble n’a pas conscience de son humilité » ?

Claire-Marie FOULQUIER-GAZAGNES

Pour aller plus loin :

« Recesssionista: Trends on a budget », University Daily Kansan, 20 novembre 2008 : www.kansan.com/stories/2008/nov/20/recessionista_trends_budget

« Out of fashion », Garance Doré, 24 février 2009 : http://www.garancedore.fr/2009/02/24/out-of-fashion

Tendance du mois : the New Modesty”, Dark Planneur, L’observatoire du monde contemporain : http://www.darkplanneur.com/2009/03/tendance-du-moisthe-new-modesty.html

« Karl Lagerfeld is right about the death of ‘bling’ », Telegraph, 23 janvier 2009 : http://www.telegraph.co.uk/fashion/4325162/Karl-Lagerfeld-is-right-about-the-death-of-bling.html

Photo 1 : Garance Doré

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