Tendances

La comédie musicale en passe de trouver sa «French touch»

07 janvier 2010 | PAR Soline Pillet

Qui a dit que les anglo-saxons détenaient le monopole de la comédie musicale ? Bien que le genre, né aux Etats-Unis au début du 20ème siècle et consacré par Broadway, ait acquis sa renommée grâce aux Américains, il se dessine clairement un véritable genre à la française depuis dix ans. Avec une douzaine de comédies musicales à l’affiche pendant les fêtes, Paris serait-il en train de devenir un pôle pour la discipline ? Petite prise de température de la comédie musicale à la française…


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Alors que le « musical » apparaît aux Etats-Unis dès le début du XX° siècle, la rencontre dans les années 40 du mythique duo Rodgers-Hammerstein va ouvrir la brèche aux grands classiques cultes de Broadway, qui deviendront mondialement connus grâce à leurs adaptations cinématographiques, dont « Oklahoma! » en 1943, « Le Roi et moi » en 1951 et « La mélodie du bonheur » en 1959. De nombreux compositeurs suivront cette voie pour donner naissance à des oeuvres régulièrement reprises aujourd’hui. La collaboration du chorégraphe Jerome Robbins et du compositeur Leonard Berstein donnera lieu en 1957 à l’emblème inégalable de la comédie musicale américaine : « West Side Story », qui reste la référence majeure en matière de musical contemporain. En 1967, « Hair », initialement joué dans le off de Broadway, renouvelle le genre, et grâce à son sujet dans l’air du temps – le « Flower power » et la guerre du Vietnam – permet de rajeunir le public de la comédie musicale.

Broadway, la Mecque du musical
Broadway, la Mecque du musical

Autre temple de la comédie musicale, le West End londonien, surnommé « Theatre land » en raison de sa forte concentration de salles de spectacles, prend son essor dans les années 70 avec « The Rocky Horror Picture Show » en 1973. Un homme en particulier va donner ses lettres de noblesse au musical à l’anglaise : Andrew Lloyd Webber, compositeur des cultissimes « Jesus Christ Superstar », « Evita », « Cats », et « Le Fantôme de l’Opéra ». Ces succès permettent au West End de maintenir le genre tout au long des années 80 tandis que Broadway stagne.

La troupe de "Cats"
La troupe de "Cats" de l'anglais A. L. Webber

En France, la comédie musicale apparaît d’abord sous forme d’opérette dont l’âge d’or seront les années 20 et 30, avant une longue traversée du désert de ce style boudé par les Français surtout à partir des années 70. Depuis les années 80, la France oscille entre créations originales et adaptations des succès anglo-saxons. « Les Misérables », devenue une des pièces maîtresses du West End et de Broadway, était initialement une production française d’Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg, créée au Palais des Sports de Paris en 1980, avec notamment la chanteuse Rose Laurens dans le rôle de Fantine ! « Starmania », devenu « Tycoon » à Londres en 1992 apporte la preuve formelle que les anglo-saxons n’ont pas l’apanage du musical et que les Français détiennent un secret de fabrication bien de chez nous ! Inversement, les adaptations des pièces phares anglophones ne riment pas forcément avec succès français : alors que de 1981 à 2001, « Cats » fut joué 8949 fois à Londres et 7485 fois à New York, la version française proposée au Théâtre de Paris en 1989 finit par faire faillite. Il faudra attendre le « musical » – terme désormais passé dans l’usage courant – « Notre-Dame de Paris » en 1998, pour réconcilier les Français avec la comédie musicale. Enorme succès public, une véritable frénésie de productions s’ensuivit : « Roméo et Juliette » de Gérard Presgurvic en 2000, « Les dix commandements » de Pascal Obispo et Elie Chouraqui en 1999, « Le Roi Soleil » en 2005, ou « Cléopâtre » et « Mozart l’opéra rock » cet hiver.

Notre-Dame de Paris en 1998
Notre-Dame de Paris en 1998

La création en 2005 de la société de production Stage Entertainment est le deuxième facteur de la modification du paysage de la comédie musicale en France. C’est à elle que revient le phénomène récent du « Roi Lion », à l’affiche au théâtre Mogador depuis l’automne 2007. C’est la première fois en France qu’un musical tient l’affiche trois saisons de suite. La société, qui a racheté le Théâtre Mogador afin d’en faire un temple parisien du genre, est également à l’origine du succès de « Cabaret » en 2007, et de « Zorro » en 2009. Le théâtre parisien Comedia s’essaye également au genre avec succès, notamment avec la version française de « Grease » en 2008. Il faut enfin mentionner le théâtre du Trianon qui a célébré les quarante ans de « Hair » en 2009, ainsi que l’hommage à Charles Aznavour, « Je m’voyais déjà », écrit par Laurent Ruquier et présenté au Théâtre du Gymnase en 2008.

"Le Roi lion" au Théâtre Mogador
"Le Roi Lion" au Théâtre Mogador depuis 2007

Un véritable patrimoine français s’est donc construit depuis dix ans. Noël 2009 a vu un nombre inhabituellement élevé de comédies musicales à l’affiche, preuve que le genre est bel et bien passé dans les moeurs des Français, rejoignant tous les publics, du plus averti avec la version française de la mythique « Mélodie du bonheur » au théâtre du Châtelet, au plus familial avec l’adaptation scénique de « Scooby-Doo ». Le genre, que l’on croyait simple phénomène de mode au début des années 2000, semble s’épanouir et perdurer, gagnant un public toujours plus varié et plus nombreux, et mettant en scène des artistes désormais aussi pluridisciplinaires que leurs homologues anglo-saxons. Les formations de comédie musicale « à l’américaine », professionnelles ou amateurs, se sont d’ailleurs multipliées ces dernières années, et connaissent une santé florissante : l’Institut Supérieur des Arts de la Scène fondé en 2003, ou l’Académie Internationale de Comédie Musicale fondée en 2004 sont la preuve de l’intérêt récent du jeune public pour la discipline. La reprise du succès « Roméo et Juliette » dès février au Palais des Congrès , ainsi que celle du très français « Misérables » au théâtre du Châtelet au printemps confirment la tendance d’une comédie musicale à la française ayant désormais acquis sa légitimité dans le coeur d’un public jadis réfractaire.

A voir ou revoir :

« Roméo et Juliette », du 2 février au 4 avril 2010 au Palais des Congrès

« Les Misérables », à partir du 28 mai 2010 au Théâtre du Châtelet

« Scooby-Doo », du 20 au 24 février 2010 à l’Olympia

« Zorro », jusqu’au 31 janvier 2010 aux Folies Bergère

« Cendrillon », jusqu’au 7 mars 2010 au Théâtre Mogador

A lire :

« La comédie musicale, mode d’emploi » d’Alain Perroux, collection l’Avant-Scène Opéra

Sur le tournage de « Gigola », interviews exclusives de Laure Charpentier et Lou Doillon
Emilie Simon : un remix inédit en écoute sur MySpace
Soline Pillet
A 18 ans, Soline part étudier la danse contemporaine au Québec puis complétera sa formation par les arts visuels à l’Université de Brighton. Au cours de son apprentissage, elle participe à des projets éclectiques en tant que danseuse. Également passionnée par l’écriture, elle rejoint les bancs de la fac en 2007 afin d’étudier la médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle. C’est par ce biais qu’elle s’ouvre au théâtre, au journalisme, et à toutes les formes d’art. Aujourd’hui, Soline rédige un mémoire sur la réception critique de la danse contemporaine tout en poursuivant sa passion pour la danse et l’écriture. Après avoir fait ses premiers pas de critique d’art pour le site Evene, elle rejoint l’équipe de la Boîte à Sorties en septembre 2009.

7 thoughts on “La comédie musicale en passe de trouver sa «French touch»”

Commentaire(s)

  • Olive

    Pardon, juste de petites précisions…
    La première création du Roi Lion en France date bien de l’automne 2007 (et pas du tout en 1991) et se maintien toujours à l’affiche en 2010! C’est la première fois en France qu’un musical tient l’affiche trois saisons consécutives.
    Il faudrait donc, s’il vous plait, modifier la phrase « à l’affiche au théâtre Mogador de 2007 à 2009. La pièce avait déjà été adaptée en français en 1991, au même théâtre, mais avait connu un succès plus confidentiel » qui ne correspond pas au Roi Lion (en 1991, au théâtre Mogador, c’étaient « Les Misérables »…)

    janvier 7, 2010 at 13 h 05 min
  • La grande différence entre les grosses productions depuis 2000 et ce que propose Stage à Mogador ou aux Folies Bergère est que Stage a pris le parti d’avoir un véritable orchestre alors que les spectacles du Palais des Congrés ou du Palais des sports proposent une affreuse bande son enregistrée.

    Vous avez oublié de mentionner les spectacles du théâtre Comédia (ex Eldorado): un très bon Violon sur le toit et une reprise très sympathique de Grease. Sans oublier le Je m’voyais déjà du théâtre du Gymnase.

    Pour la petite histoire, Notre de Dame de Paris à Londres a eu peu de succès.

    janvier 7, 2010 at 13 h 51 min
  • Soline Pillet

    Corrections apportées ! Merci pour vos précisions !

    janvier 7, 2010 at 18 h 51 min
  • Avant d’être le temple de la comédie musicale, Mogador a été surtout le temple de l’Opérette des années 1920 à 1980 (http://merkes-merval.wifeo.com/coup-de-projecteur-sur.php).

    A vrai dire, la comédie musicale qui nait dans les années 1920 aux USA est une opérette. La plupart des grands succès des musicals joués à Braodway dans ces années là sont repris en France sous le terme d’opérette (No No Nanette, Rose-Marie, Le chant du désert). La nuance entre opérette, musical et comédie musicale est tout de même très faible.

    A Paris, West Side story est joué dans les années 1960. En 1969, Jacques Brel chante L’Homme de la Mancha au théâtre Marigny, Yvan Rebroff enchâine avec Un violon sur le toit dans le même théâtre. Sans parler de Hair en 1969 à la Porte Saint-Martin et Manflower dans ce même théâtre. En 1972, Annie Cordy emmène tambour batant Hello Dolly à Mogador. Avant, Georges Guétary, Pierre Richard et Micheline Dax avait fait un heureux essai avec un Monsieur Pompadour de Claude Bolling et Françoise Dorin. Quant à Marcel Merkes et Paulette Merval, il crée à Mogador en 1973 une comédie-opérette (comédie musicale ou opérette?) de Georges Garvarentz et Charles Aznavour: Douchka.

    Tout cela pour dire que l’opérette est certainement la mère de la comédie musicale et que la fille ressemble beaucoup à la mère.

    janvier 8, 2010 at 9 h 23 min
  • Ce n’est pas Pierre Richard mais Jean Richard.

    janvier 8, 2010 at 9 h 26 min

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