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C’est à Genève et nulle part ailleurs qu’est née la bande dessinée !

C’est à Genève et nulle part ailleurs qu’est née la bande dessinée !

03 octobre 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Zep, Exem, Wazem, Albertine, Buche, Tirabosco, Peeters : à Genève, patrie méconnue de la bande dessinée, la décoration des 119 chambres d’un séduisant hôtel de six étages a été confiée à sept dessinateurs de BD. Ludique et enchanteur !

C’est à Genève, au début du XIXe siècle, qu’est née la bande dessinée ! Simplement, la plupart des Genevois l’ignorent. Et plus encore les Français et autres Européens ! Car la cité de Calvin, pour laquelle le sujet est sans doute encore aujourd’hui trop fantaisiste, trop peu sérieux, n’a jamais fait l’effort de constituer un musée à la gloire son « inventeur », Rodolphe Toepffer (1799-1846). Et au Musée d’Art et d’Histoire de la Rome protestante, si le nom de Toepffer est effectivement gravé sur les cartouches qui ornent la façade monumentale de ce bâtiment édifié dans l’esprit « Beaux-Arts » de la fin du XIXe siècle, ce n’est jamais que celui du père de Rodolphe, Wolfgang Adam, un artiste qui jouissait en son temps d’une jolie renommée de paysagiste et qui mourut un an après son fils.

Au Moyen-Age déjà…

Au sein des innombrables documents que nous a légués le Moyen-Age, des historiens ont repéré des pages entières de dessins enluminés narrant d’édifiantes histoires de saints personnages. Des pages offrant de troublantes analogies avec une planche de BD d’aujourd’hui ou pour le moins avec ces séries d’estampes aux vives couleurs qu’on a nommées images d’Epinal. Mais bon ! C’est décidemment Rodolphe Toepffer, pour l’étroite interdépendance voulue par lui entre le dessin et le texte, et pour la conscience qu’il avait de créer un genre nouveau, c’est Toepffer qui a été légitimement sacré père de la bande dessinée. Et ce sont ses recueils, « L’Histoire de Monsieur Jabot » (éditée en 1833), « L’Histoire de Monsieur Crépin » et « Les Amours de Monsieur Vieux-Bois (parus en 1837) ou encore « L’Histoire de Monsieur Cryptogame », qui font définitivement figures d’ancêtres de la BD.

Orgueil et profit

De ce patrimoine toepfferien, Genève eut donc pu tirer orgueil et profit en se proclamant à juste titre patrie de la BD, ce qui, soit dit en passant, est toujours plus drôle et plus excitant que d’être l’antre du calvinisme. Mais ce n’est qu’au riche Cabinet des Estampes, aujourd’hui rebaptisé Cabinet d’Arts graphiques, que sont discrètement abrités les originaux de Rodolphe Toepffer. Et hier encore, à un passionné de BD alléché par le nom de Toepffer justement découvert sur la façade du Musée d’Art et d’Histoire, mais horriblement déçu de ne rien trouver du créateur de « Monsieur Vieux-Bois » dans les collections, une docte conservatrice n’hésitait pas à répondre que la BD n’étant pas considérée comme un art, elle ne pouvait donc prétendre à une place dans un musée à la gloire de l’Art.

Pour l’honneur de Genève

C’est donc beaucoup pour sauver l’honneur perdu de Genève dans le domaine de la BD que ce passionné dépité par les institutions de la petite république a décidé d’agir. Avec des fonds fournis par son père, Arthur Anthamatten, jeune capitaliste foncièrement atypique, a fait édifier un bel hôtel aux portes de la capitale. A l’entrée de Carouge, délicieuse petite cité du royaume de Sardaigne édifiée à la fin du XVIIIe siècle et annexée en 1816 à la république de Genève. Un hôtel tout blanc à l’architecture attrayante, largement ouvert sur un pittoresque paysage urbain, mais surtout entièrement voué à la BD. Car, en plus du rez-de-chaussée où celle-ci triomphe sur toutes les parois des parties communes, l’initiateur de l’édifice a voulu que chacune des 119 chambres des six étages de l’hôtel ait été décorée par un dessinateur genevois de talent.

Un tel dessein ne voit pas le jour en un clin d’oeil. Il aura bien fallu dix ans pour qu’il se réalise. Son projet en tête, Arthur Anthamatten prend langue avec le dessinateur Zep, l’auteur désormais célèbre de « Titeuf ». Zep (Philippe Chappuis) qui réside à Genève, sa ville natale, adresse aussitôt son interlocuteur à Philippe Duvanel, une figure centrale de l‘univers de la BD en Suisse pour avoir créé à Lausanne un festival de la bande dessinée devenu fameux, « BDFIL », et qui est aujourd’hui directeur artistique du festival « Delémont’BD » et du Château de Saint-Maurice. C’est lui qui désignera les dessinateurs, tous genevoix. « Je voulais six auteurs locaux de bande dessinée, un pour chaque étage de l’hôtel, assure Arthur Anthamatten. Afin de donner un aperçu de la variété des talents qui oeuvrent autour de nous, mais encore pour offrir de Genève une tout autre image que celles qui sont ordinairement associées à la ville de l’Organisation des Nations Unies, des banques, des montres et du jet d’eau ».

Entre 40 et 50 dessinateurs à Genève

Parmi ces artistes, Emmanuel Excoffier, alias Exem, qui s’est avant tout illustré par son travail de créateur d’affiches. Il en a désormais près de 400 à son actif, parmi lesquelles quelques chefs d’œuvre. Exem qui explique comment à partir des années 1980 ont pu proliférer les dessinateurs (on en recense aujourd’hui entre 40 et 50) dans une petite république, certes universellement connue, mais qui ne compte jamais que 500 000 habitants. « Au sein d’un régime politique où les élections sont très fréquentes et où la démocratie directe favorise les référendums et autres consultations publiques, les associations tout d’abord, puis à leur tour les partis politiques ont décidé, au moment des votations populaires, de faire appel à des créateurs pour initier avec des projets d’affiches très diverses un type de lien renouvelé et plus séduisant avec les électeurs. La tendance est née à une époque, les années 1970, où des associations alertaient la population pour la sauvegarde du patrimoine urbain et luttaient contre les projets aveugles et destructeurs des administrations ou des promoteurs. C’est ce terreau si particulier qui a multiplié les vocations d’affichistes et a ainsi favorisé l’établissement de nombreux dessinateurs à Genève. En 30 ou 40 ans, des milliers d’affiches ont été ainsi créées pour devenir le mode le plus singulier de la communication politique et associative, une spécificité toute genevoise ».

A l’Hôtel Ibis Style de Carouge où l’on ne fait pas de politique (encore que…), c’est évidemment à Rodolphe Toepffer qu’échoit l’honneur d’accueillir le public : c’est son autoportrait qui règne sur le rez-de-chaussée. Le dessinateur Pierre Wazem, consacre de surcroît toute une paroi au père fondateur. Quant à Exem, il a composé le vaste panneau qui trône face à l’entrée et où, sur fond de Salève et de Mont-Blanc, Monsieur Vieux Bois, le plus célèbre peut-être des personnages créés par Toepffer, s’effare de découvrir des nuées de personnages de BD nés de l’imagination de ses successeurs genevois des XXe et XXIe siècles.

On y entre comme dans une image…

A chaque dessinateur un étage ! Eric Buche au premier, Tom Tirabosco au deuxième. Au troisième Exem. Au quatrième Albertine Gros-Zullo, connue sous sa signature d’Albertine. Zep au cinquième et Frederik Peeters au sixième. Il n’était pas question bien entendu que chacune des 119 chambres reçoive une décoration propre. Toutes sagement disposées des deux côtés d’un couloir qui dessert chaque étage et où s’exposent en outre divers dessins de l’auteur concerné, elles offrent deux configurations différentes selon qu’elles ouvrent sur la droite ou la gauche du passage. Ainsi chaque dessinateur, à qui le thème général du songe s’est imposé, aura eu pour tâche de composer deux différents décors parfaitement oniriques. « Donner le sentiment de s’endormir au sein d’une case de BD, comme on s’immerge dans la vignette d’un album, c’était là mon rêve », souligne Arthur Anthamatten. Eh bien ! Son rêve est ici réalité. La configuration des chambres s’y prête à merveille. On y entre comme on entrerait dans une image et l’on s’y endort de même. La plupart sont en outre munies de banquettes allongées le long de la baie vitrée qui occupe toute une paroi et qui elle aussi veut rappeler la case d’une planche de BD. Elles sont voulues, ces banquettes, pour être des coins de lecture au sein desquels on peut délicieusement s’isoler grâce à un jeu de vastes rideaux blancs et de là découvrir sans être vu un magnifique paysage urbain. Enfin, pour appliquer aux chambres les projets dessinés pour elles au centimètre près et tous infiniment séduisants, on a fait appel à une société française qui a reproduit et agrandi les dessins originaux avec un rendu impeccable afin d’en tapisser les parois et d’envelopper le regard. L’effet est saisissant.

Raphael de Gubernatis

Hôtel Ibis Style
3, route de Saint-Julien, 1227 Genève-Carouge. Suisse
tel : 00 41 22 544 86 00. courriel : h6863@accor.com

Visuels : Autorisation utilisation par le service de presse ©DR

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