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Carnet de Voyage : Décembre culturel dans le port de Rotterdam

Carnet de Voyage : Décembre culturel dans le port de Rotterdam

12 décembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Deux jours dans l’architecturale Rotterdam par temps de neige et sous les lumières de la plus grande fête chinoise d’Europe, nous a permis de voir 3 superbes expositions : 6 pièces magistrales du Maître flamand du 15e siècle Van Eyck exceptionnellement réunies au Boijmans van Beuningen, la photographie sociale de Lewis Hine, parfaitement scénarisée au Musée néerlandais de la Photo et l’œuvre de l’architecte américain Louis Kahn expliquée thématiquement au Musée National d’Architecture. Un parcours absolument délicieux, entrecoupé de thé chaud et de jolies pauses gastronomiques. Live-Report d’un voyage magique et dépaysant aux Pays-Bas.

Rotterdam, l’architecturale
Entièrement détruite en son centre par les bombardements nazis de mai 1940, précipitant la capitulation du pays, Rotterdam est encore marquée par cet évènement tragique qui a fait des milliers de morts. Des petites pastilles lumineuses sont disposées dans le bitume pour marquer la limite des bombardements. Avec près de 25 000 immeubles détruits et 80 000 personnes à reloger, la grande ville portuaire néerlandaise est, depuis la Seconde Guerre mondiale, un formidable chantier pour les architectes. Dès l’arrivée à la gare, qui a été dessinée par l’architecte néerlandais Sybold Van Ravesteyn, qui vient de terminer ses travaux de réaménagement (voir ci-contre), l’on entre dans une cité moderne où les immeuble semblent caresser un ciel à portée d’homme. Certes, certaines rues épargnées peuvent encore donner à voir leurs petites maisons de briques rouges et l’ancien port demeure en partie, de petites dimensions et très coloré (voir photo).

Mais, libérés du sens de la conservation d’un patrimoine architectural, les Rotterdamois osent. C’est le cas notamment au centre-ville des fameuses maisons cubiques de Piet Bloom ou encore du fameux pont Erasme (voir ci-contre), dessiné par l’architecte Ben van Berkel, terminé en 1996 et devenu le symbole de la ville. Et le quartier où nous avons résidé, au Sud de la ville, est actuellement en pleine mutation.

Autour de l’hôtel New York, niché dans les locaux de l’ancienne compagnie des ferrys qui liaient Rotterdam à New-York, la Holland America Line (voir ci-contre), toute une série de nouveaux projets est entrain de voir le jour. Qu’il s’agisse de la superbe tour de la Nouvelle-Orléans, imaginée par l’agence Alvaro Siza Arquitecto (voir ci-dessous), la haute tour dans le Brouillard), le plus haut gratte-ciel de la région, la Maastoren ou le bâtiment de Las palmas, ancien atelier de réparation de bateaux transformé en musée de la photo et en restaurant chic par l’architecte Van den Broek en Bakema, la skyline de cette partie de la ville entièrement entourée  par l’eau de la Meuse est absolument somptueuse et d’autant plus, dans le fin duvet d’une couche de neige. Autour, d’anciens docks sont entrain de se muer en habitations et certains bras de mers sont réduits par des ponts ou des tentatives de construire des auditoriums ou d’autres bâtiments directement sur l’eau. En pleine gentrification, le quartier a désormais ses salles de concert et de cinéma et abrite le musée national de la photo. Même si le passé marin est toujours présent, comme nous l’avons vu en croisant l’illustre princesse Maxima de Hollande venue inaugurer un bateau…

 

Rotterdam, ville d’architecte, ce n’est donc pas un hasard si le NAI (L’Institut Néerlandais d’Architecture, voir photo ci-contre) y a établi son siège, dans le fameux quartier des musées. Riche de 35 000 livres sur le sujet, mine d’informations spécifiques sur l’architecture néerlandaise depuis 1800, le musée est lui-même très joliment dessiné et un lieu de vie agréable. Son exposition  est permanente  est très pédagogique. Tous les grands architectes hollandais depuis 1800 y sont référencés. Très didactique, l’exposition « Dutchville » permet à tous de se balader à travers des maquettes pour imaginer le passé, le présent et le futur des paysages urbains hollandais. Très élégante et parfaitement organisée de manière thématique, l’exposition temporaire sur Louis Kahn (1907-1976) commence intelligemment sur les photos de voyage de l’architecte. Juif d’origine estonienne, parti vivre à Philadelphie dans son enfance, pur produit de la méritocratie américaine (boursier à U Penn), architecte moderniste obsédé par son métier et prix de Rome en 1971, Louis Kahn avait une idée très épurée, quasi néo-romaine des lignes. Fonctionnaliste, il bâtissait en creux. Il fût également l’un des premiers à établir une connexion entre intérieur et extérieur, fondant ses imposantes bâtisses dans leurs paysages, comme dans une gangue naturelle. Une exposition riche et passionnante, aussi bien pour les néophytes que pour les férus d’architecture, réalisée en partenariat avec l’illustre Vitra Design Museum de Weil am Rhein. Jusqu’au 6 janvier 2013

 

Assembly Building, National Capital of Dhaka (1962-86). Photo: Raymond Meier.

 

De van Eyck à la fête des Lumières, le grand chemin du voyage d’hiver à Rotterdam,  décembre 2012

Parmi les autres expositions marquantes à Rotterdam en ce mois de décembre 2012, « Le chemin de van Eyck » est probablement l’une des pus raffinées et des plus rares. Le Musée Boijmans van Beuningen réunit en effet 5 peintures et 2 miniatures du Maestro flamand du 15ème siècle. Alors que van Eyck fut l’un des premiers peintres à signer ses toiles dans une Bruges dirigée par les Ducs de Bourgogne. Rescapées de la destruction des images qui a eu lieu en Hollande pendant la réforme, ses œuvres sont extrêmement fragiles. Si bien qu’il est extrêmement précieux de voir réunies autant de pièces venues de la Gemälde Galerie de Berlin, de la National Gallery de Washington, du Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers, d’un livre des heures conservé à Turin et du musée qui accueille l’exposition.

 

Jan van Eyck, Les trois Marie au Tombeau, vers 1430-35, panneau 71.5x90cm, Rotterdam, Museum Boijmans van Beuningen.

Commençant par une carte du Nord de l’Europe allant de Dijon à Amsterdam, l’exposition nous promène thématiquement sur les routes de cette Europe, d’abord parmi de riches objets pas forcément signés, chargés d’or, d’ivoire, d’émaux vifs et de matières précieuses et commandés par les grands seigneurs. Une manière de comprendre à quels standards de luxes s’attendaient les mécènes de van Eyck. Puis, sur le chemin, l’on voit aussi l’art politique (livres des heures) et religieux (retables, missels – notamment celui de Jean sans Peur, époustouflant -). Et l’on arrive enfin au cœur d’un parcours en forme d’escargot au but de notre chemin : les œuvres de van Eyck. L’on commence par une crucifixion aux couleurs éclatantes (1430); puis vient l’inachevée toile locale « Les trois Marie au Tombeau » (1430-1435), acquise in extremis en mai 1940 et sauvée des bombardements allemands par un transport in extremis dans la villa des Van Beuningen. Encore sous forme d’esquisse, le panneau représentant Sainte Barbara est d’une minutie dans les plis du vêtement à couper le souffle. Véritable débauche de brocarts et de tissus, l’Annonciation (1430-1435) est probablement le seul membre restant d’un triptyque; on murmure que van Eyck aurait puisé dans les pierres précieuses de la cour de Bourgogne pour arriver à des pigments aussi éclatants. Enfin, moins sacré, le portrait de Baudouin de Lannoy (1435-1440) est tout aussi richement paré, mais ses coloris brunâtres font déjà penser un peu à Rembrandt. Enfin, tout au cœur de l’exposition, bien cachées dans une salle protégée de la lumière du jour, l’on trouve les deux rarissimes illustrations de Jan van Eyck pour le livre des heures de Milan-Turin. Œuvres de jeunesse (1424) ces deux illustrations ne peuvent se voir en même temps puisqu’elles ne sont pas à la même page du livre. Nous avons pu observer la finesse de l’ « Office des morts », solennel sous la voûte d’une église gothique, tandis que la « Naissance de Jean-Baptiste » semble encadrée d’un baldaquin au rouge incomparable.

Légende : Jan van Eyck, L’annonciation, vers 1430-35, Panneau transféré sur toile, 92.7×36.7 cm, Washington DC, National Gallery of Art, Andrew W. Mellon Collection.

L’exposition « Sur le chemin de van Eyck » dure jusqu’au 10 février 2013.  A côté de ce voyage incroyable dans le royaume de Bourgogne et les Flandres du 15e siècle, le musée Boijmans van Beuningen dispose également de collections permanentes qui valent le détour : à part les Jeff Koons, Jeff Walls, Maurizio Cattelan et Yayoi Kuzama qui ornent le musée, l’on trouve pléthore de Delvaux, Magritte et Kandinsky. Quelques beaux impressionnistes du type Corot, « La Tour de Babel » (petit modèle) de Pieter Bruegel et un portrait signé Rembrandt.

Pour les fanatiques de musées, côté sud de la ville, le Musée néerlandais de la photographie mérite un grand détour. Nous avons l’occasion d’y voir, dans une scénographie tout simplement majestueuse (voir ci-contre) l’exposition des clichés du photographe autodidacte et social Lewis Hine. Certains d’entre nous avaient pu voir à Paris, à la Fondation Henri Cartier-Bresson (voir notre critique) ces photos  poignantes et dignes, réalisées par un génie issu de milieux modestes du Wisconsin et mort dans la pauvreté. Pionnier du photo-journalisme, Hine était capable d’alerter par l’image  l’opinion sur les problèmes sociaux de son temps. Et ce, sans jamais manquer de respect à ceux qu’il dépeint et à qui il demande de poser en sujets enrubannés de lumière. Passionné par le rapport de l’homme à la machine, Lewis Hine était le photographe officiel de la construction de l’Empire State Building. Mais par-delà la modernité, il a su, dès les années 1910, tirer la sonnette d’alarme sur le sort des immigrés passant par Ellis Island, des enfants au travail, des noirs américains ou (lors de voyages avec la Croix-Rouge) de l’Europe profonde d’avant et après la Première Guerre mondiale. Un travail à la fois lumineux  et profond, après lequel il était difficile d’apprécier à leur juste valeur les clichés du photographe néerlandais Ruud Sies sur la (re)construction de Rotterdam, ou même au sein de la « Chambre obscure » les photos classiques de l’auteur et photographe Willem Frederik Hermans. A côté de la puissance des regards des sujets de Hine, même les portraits de l’immense photographe néerlandais Cas Oorthuys faisaient pâle figure.

Enfin, côté cultures du mondes, Rotterdam n’est pas en reste cet hiver et talonne pratiquement Lyon quant à sa fête chinoise des Lumières. C’est en effet la plus grande fête des Lumières d’Europe qui s’est ouverte le 7 décembre dernier dans la parc près de l’Euromast. 40 artistes chinois ont préparé un parcours qui s’illumine tous les soirs dès la tombée de la nuit, de 16h30 à 22h, en divers pavillons et animaux enchantés (dont un dragon de 100 m de long, voir ci-dessous). Un petit Maneken Pis asiatique alias le « vilain garçon » est même au menu. Un spectacle son et lumière d’une vingtaine de minutes est également prévu en fin de parcours. Tickets à 15 euros (8 euros pour les -17 ans, gratuit pour les -3 ans, 42 euros pour une famille de 5 personnes). Attention couvrez-vous bien !

 

 

Les pauses gourmandes: dormir, manger et se déplacer à Rotterdam

Et nous finissons avec notre carnet d’adresses du voyage et quelques idées de pauses gourmandes!

L’hôtel New York où nous sommes descendus était absolument magique : vieux bâtiment parfaitement rénové, il ouvre grand les écoutilles sur l’eau (vue ci-contre) et l’on s’y sent en effet un peu à New-York.  Mais un New-York marin, où les chambres font un peu l’effet de cabines. Le bar de l’hôtel est d’un charme incomparable, aussi  spacieux et doux pour un verre de genièvre tardif que pour le copieux petit-déjeuner. Pour l’american touch, vous ne pouvez pas passer à côté du « barber shop » et des piles de New Yorker à libre disposition. Un lieu qui a à la fois une âme, le sens du confort et des prix qui commencent à 99 euros, donc tout à fait abordables. Seul bémol, s’il faut en trouver un : l’hôtel est légèrement excentré. Hôtel New-York, Koninginnehoofd 1, 3072 AD Rotterdam, Pays-Bas, Tel : +31 10 439 0500.

Côté nourriture, nous avons eu la chance de pouvoir tester la cuisine très branchées du très télégénique Herman Den Blijker au restaurant Las Palmas. Grand dock transformé en restaurant, bar et cuisines grand ouverts, viandes fraîches suspendues au vu de tous (voir ci-dessous), ce restaurant modern style a une touche d’Espagne et un goût prononcé pour le métissage. Les poissons sont aussi raffinés que les viandes et le mélange des deux (foie gras et thon rouge en entrée) n’est pas rare. Le genre d’endroit qui vous fait réviser vos a priori sur le raffinement des papilles de nos voisins bataves. Las Palmas, Wilhelminakade 330, Entrée sur Otto Reuchlinweg, 3072 AR Rotterdam. Tel : +31 10-23 45 122.

En revanche, il est vrai que pour le déjeuner, la tradition locale est de manger rapidement un petit pain. Mais les Français en goguette à Rotterdam et qui souhaitent leur repas chaud (surtout en plein hiver) ne seront pas dépaysés. Non loin des grands musées, les soupes fraîches du lieu culturel et restaurant spacieux, Die Unie sauront les rassasier. Die Unie, Mauritsweg 34-35, 3012 JT Rotterdam, Pays-Bas, Tel : +31 10 411 1111.
Ou pour une bonne viande rouge dans un espace lounge propice aux longues conversations, rendez-vous au Café Rodin. Café Rodin, Schilderstraat 20A Rotterdam, Pays-Bas, Tel : +31 10 413 0143.

Côté bars, on nous a suggéré quelques noms : le Singe Blanc (De Witte Aap), soit-disant un des meilleurs bars du monde (Witte de Withstraat 78 3012 BS Rotterdam, Pays-Bas, Tel : +31 10 414 9565), ou Blender pour trouver le cocktail parfait. Schiedamse Vest 91 3012 BG Rotterdam, Pays-Bas, Tel : +31 10 404 8070.

Et pour ramener des trésors locaux, un passage au Palais du Fromage s’impose. Kaaspaleis Blijdorp, Statenweg 100, 3039 JK Rotterdam, Pays-Bas.

Côté transports, si vous passez deux jours à Rotterdam, pensez au métro, si efficace qu’il va jusqu’à La Haye. Sinon, payez-vous le luxe d’un taxi ou, mieux d’un taxi sur l’eau! jaunes, comme à New-York, ils sillonnent la Meuse avec style et rapidité. Un coup de frais de vitesse dans le vent dont on ne se lasse pas (voir photo).

Dernier truc : la ville a sorti son appli gratuite pour vous guider en toutes circonstances et en toutes saisons. A télécharger ici.

Si septembre était doux avec le Gergiev Festival (voir notre article), la blancheur revigorante de l’hiver continue et n’empêche pas la culture à Amsterdam, avec au programme, la 42e édition du fameux Festival  International du Film (l’un des plus importants d’Europe) du 23 janvier au 3 février 2013. Et puis notre Jean-Paul Gaultier national à l’honneur de la Kunsthal de la ville, à partir du 10 février prochain.

Crédits photo : sauf spécifié (c) Yaël Hirsch

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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