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Bastille, quartier traditionellement populaire à tendance élitiste

Bastille, quartier traditionellement populaire à tendance élitiste

08 juin 2013 | PAR Ines Zorgati

 

 

 

 

Comment monter un dossier Populaire sans évoquer ce qui est peut être LE centre historique parisien des mouvements populaires par excellence ? Comment passer à côté du lieu qui réunit à la fois l’aspect populaire dans son sens premier, lié au peuple, et sa définition évoluée ciblant la renommée et l’estime du plus grand nombre ? Le quartier de la Bastille, et plus exactement sa célèbre place, est en effet un passage obligé dans notre exploration culturelle du terme « populaire ».

Populaire, la place de la Bastille l’est assurément ! En tout cas traditionnellement, car les récents changements sociaux et architecturaux qui y ont eu lieu ont ouvert la voie à une ouverture vers un univers plus élitiste, voire à une certaine « bobo-isation » diront certains. Un vrai quartier de contrastes où racines révolutionnaires côtoient désormais les hautes sphères de la musique classique ainsi que bars et restaurants huppés.

Des racines populaires incontestables

Prise_de_la_BastilleDifficile de trouver place plus imprégnée de l’esprit contestataire du peuple français, et il semble même que les chants révolutionnaires d’un passé symbolique résonnent encore aux oreilles des mouvements politiques et sociaux d’aujourd’hui. Il est en effet quasiment impossible de dissocier la Bastille de ses origines, car depuis l’époque où le bastion protecteur de Paris érigé là en 1370 s’est transformé en la fameuse prison royale dont la prise est devenue l’emblème de la Révolution française, la place n’a eu de cesse de représenter le lieu populaire par excellence, le lieu où le peuple a pris le pouvoir le 14 juillet 1789.

Et ça, les partis et associations dits « populaires », comprenez principalement de Gauche, s’en souviennent bien. On vous laisse donc deviner où se sont réunis les sympathisants socialistes le 6 mai 2012 pour l’annonce des résultats de la présidentielle et l’élection de François Hollande, par où les manifestations pro-mariage pour tous ont fait pèlerinage et également où quelques mois auparavant le leader du Front de Gauche Jean-Luc Mélenchon avait donné rendez vous à ses militants pour un rassemblement d’ailleurs intitulé « Reprenons la Bastille »…

« Reprenons la Bastille »… à l’Élite ?

Mais alors que côté revendications, les origines populaires de la Place de la Bastille semblent donc être toujours bien enracinées sous la Colonne de Juillet, la réputation populaire, voire populiste, du quartier a été relativement récemment mise à mal par une volonté d’y rendre la « haute culture » accessible pour ses habitants. En tête de ce projet, initié dans les années 80, la construction d’un opéra afin de non seulement alterner la programmation avec Garnier, mais surtout de créer un établissement ouvrant les plus grandes œuvres de la musique classique au public le plus modeste.

Le projet était vu « comme un luxe » par les habitants du quartier qui, pour certains,  auraient préféré y accueillir un stade. En cause : la réputation élitiste de l’opéra qui contraste plus que fortement avec les allures modestes du Bastille de l’époque, comme en témoigne ce reportage de l’INA, réalisé en 1983, autour de la construction de cet « opéra populaire ».

Mais les alentours ont bien changé en trente ans, et l’Opéra se fond maintenant parfaitement dans le Bastille de 2013, où la tendance est de plus en plus aux bars branchés et boutiques hypes. Le prix du café et des places d’opéra tendent désormais à rapidement faire oublier le temps où Bastille se faisait appeler « Bastoche ».

La popularité passe par le plus grand nombre

Mais lorsqu’il s’agit de popularité dans un sens d’appréciation et de réputation estimée, la Place de La Bastille en jouit d’une grande. Ce côté hétéroclite mélangeant les classes sociales a enfin permis au quartier d’accéder au rang de lieu incontournable de la vie aussi bien culturelle que nocturne de Paris. Les connaisseurs venus à l’Opéra admirer la musicalité du cycle wagnérien de l’Anneau de Nibelung peuvent ainsi y rencontrer à la sortie les fans du chanteur Mika assistant au concert en plein air de leur idole pour célébrer l’adoption de Mariage Pour Tous, ou des manifestants pour le droit de vote aux étrangers s’étant spontanément réunis sous le regard bienveillant du génie de la Liberté. De même, les fêtards parfois déjà alcoolisés se dirigeant vers les bars et boîtes de rue de Lappe y croisent des plus âgés sortant repus de quelques restaurants chics.

Que de raisons qui, à défaut de conserver l’âme ouvrière du quartier, en font un lieu doublement populaire: appartenant historiquement au peuple et à ses valeurs de liberté, et désormais réunissant les plus modestes comme des plus « élitistes ».

Visuels: (c) peinture de Jean Michel Houël, source: Bibliothèque Nationale de France, (c) photos d’Inès Zorgati.

 

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Ines Zorgati

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