Théâtre

Yourte, formidable chronique collective d’un effondrement vers le haut

Yourte, formidable chronique collective d’un effondrement vers le haut

16 juillet 2019 | PAR Elie Petit

La compagnie des Mille Printemps revient à Avignon avec Yourte. Amis de longue dates,  frère et soeur, sont réunis dans une Yourte, lieu d’une vie alternative, tentative de création d’un collectif nouveau. Le choc des ambitions, des idéaux crée un cocktail détonnant, qui questionne notre rapport aux enjeux climatiques, sociaux, au futur. Après mon Olympe, les Mille Printemps offre une pièce réjouissante, pour tous.

Ce ne sont pas les sièges du théâtre des Lucioles que l’on rejoint en entrant dans la salle mais les atours d’une tente, lumineuse façon luciole, justement. Dispositif étonnant. Quelques comédiens parmi la foule et à l’intérieur de la tente, trois amis, non, quatre, qui font acte de résistance face à la ferveur coupedumondesque de 98. Un rejet de ce commun et une promesse, d’un autre : vivre, adultes, ensemble, dans une Yourte.

20 ans plus tard, la Yourte existe mais tous n’y sont pas. Maxime (Hugo Tejero), coach-motivateur, docteur-es bullshitage pour managers du Nouveau Monde, incarnation parodique, quoique, de la novlangue promue dans la  wannabe start-up nation, Maxime donc, est conduit par son couple d’amis Juliette (Sarah Coulaud) et Isaac (Benjamin Zana), respectivement styliste et chômeur, tous deux en mal de « sens de la vie », tous trois à rejoindre la Yourte. On y découvre la soeur de Maxime (Louise Fafa) et ses acolytes. Yourte est une réplique de l’hilarant film Problemos au théâtre. On y retrouve quelques ressorts : le contraste entre les individus, les contradictions de la modernité bien sûr, mais aussi l’humour.

Dans ce lieu de vie alternatif, les résidents de la Yourte ont jeté leurs pires défauts dans un puits. Ces personnages-défauts, véritables doubles odieux des comédiens, sont une très belle trouvaille de mise en scène et d’écriture, un Vice-Versa pour la scène. L’occasion pour les comédiens et comédiennes de montrer l’envers de leurs rôles et d’ajouter au comique, à la tension, à l’intrigue de la pièce.

Comme c’était le cas dans le réjouissant Mon Olympe avec le combat féministe, la compagnie des Mille Printemps passe au crible les sujets qui font nos contradictions contemporaines, en en explorant, les recoins, les paradoxes. Cette fois le casting est agrandi, l’histoire plus établie et les arcs narratifs mieux fournis. 

La pièce, dont le rythme est effréné, porte un propos choral, construit, qui ne tombe ni dans la pensée béate face au catastrophisme ni dans la disqualification complète d’aucun discours. Elle recherche, chez chacun, leurs fondements et plutôt que de faire le jeu simpliste de la dénonciation, de l’indignation, elle nous conduit, à travers un processus de deuil complet, d’une part à fracasser la renonciation qui peut naître de l’idée de l’effondrement, d’autre part à retrouver une sensibilité, une écoute, une tolérance face aux décisions, aux choix de nos voisins, de nos amis, des autres. Un travail de remise en question du confort inconfortable des vies dans lesquelles les personnages se sont établis, à travers leurs démons, pour enfin choisir la vie.

Sarah Coulaud et Benjamin Zana forment un couple tiraillé, réaliste, qui est le coeur de l’écriture. Les habitants de la Yourte sont pertinents et bien postés : Louise Fafa, toujours aussi drôle dans ses passages exubérants et touchantes dans ses moments sobres, Maud Martel en mi-chaman mi-Christine Boutin est délirante, Jeanne Ruff très crédible dans ses désirs de Seychelles, Claire Bouanich en gardienne de l’ordre zélée, Bastien Chevrot en égomaniaque qui hésite entre la littérature et le terrorisme. Hugo Tejero ne manque pas à l’appel, on l’a dit, notamment dans une scène d’ouverture hilarante.

Encore une fois l’écriture de Marie-Pierre Nalbandian et de Gabrielle Chalmont touche juste. Toutes les générations peuvent venir se distraire et réfléchir, tester ses certitudes, son optimisme ou son défaitisme, son réalisme approximatif, même face à ce qui nous dépasse. La mise en scène de Chalmont, assistée de la création Lumière d’Agathe Geffroy et la scénographie de Lise Mazeaud nous transporte de l’appartement de ville à la Yourte, du monde idéalisé du retrait à son désastre.

Une écriture documentée et intelligente, un jeu précis et drôle, une scénographie engageante.  Qui dit mieux ? On ne peut que recommander d’aller voir Yourte, pour se divertir, pour réfléchir, pour remettre en question ses complaisances et ses facilités. Un oeuvre d’utilité publique et de qualité drolatique, sensible.

 Yourte joue à 22H30 (durée 1h40) du 5 au 28 juillet (relâches : 9, 16, 23 juillet) au Théâtre des Lucioles, 10, rempart Saint Lazare, 84000 – Avignon

  • Metteuse en scène : Gabrielle Chalmont

  • Interprète(s) : Claire Bouanich, Bastien Chevrot, Sarah Coulaud, Louise Fafa, Maud Martel, Jeanne Ruff, Hugo Tejero, Benjamin Zana

  • Lumières : Agathe Geffroy

  • Scénographie : Lise Mazeaud

  • Musique : Balthazar Ruff©Visuel: Affiche de la pièce.
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Elie Petit
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