Théâtre

Voyage d’hiver sur la péniche La Pop : une évasion métaphysique

Voyage d’hiver sur la péniche La Pop : une évasion métaphysique

11 avril 2018 | PAR Claudia Lebon

A la péniche La POP, le lieu dédié aux rencontres entre la scène et le son, Clara Chabalier et Sébastien Gaxie donnent une résonance moderne au Voyage d’hiver de Schubert et Wilhem Müller, s’inspirant de l’oeuvre littéraire d’Elfriede Jelinek.

Dans la petite salle de La Pop : deux chaises, un sapin, de la neige artificielle, des images de montagnes enneigées sur papier peint ou projetées sur un rideau blanc. Dans cet espace restreint meublé d’un décor délibérément factice qui ne cherche aucunement à feindre l’évasion, le voyage ne peut être qu’intérieur.

Différentes inspirations pour un spectacle hybride

Ils sont trois sur scène : la comédienne et metteure en scène Clara Chabalier, le compositeur et pianiste Sébastien Gaxie et la chanteuse lyrique Elise Dabrowski. Ensemble, ils nous livrent une revisite de cette oeuvre musicale, poétique et littéraire dans un spectacle hybride qui met en relation les différents arts. Franz Schubert compose le Voyage d’hiver en 1827, en s’inspirant des poèmes de Wilhem Müller qui mettent des mots sur la solitude, le découragement et l’angoisse du compositeur à ce moment de sa vie, un an avant sa mort. Ces sentiments sont ceux de l’homme évoqué par cette histoire. Déçu par l’amour, il entreprend un voyage hivernal, un voyage vers la mort. Publié en 2011, le Voyage d’hiver d’Elfried Jelinek est récompensé par le prix de la Meilleure pièce dramatique de la ville de Mülheim. L’auteure autrichienne donne une dimension métaphysique à ce voyage qui devient un déplacement mental, symbolisant cet état d’étrangeté et d’isolement qu’elle a elle-même traversé, souffrant d’une pathologie liée à l’angoisse.

Le voyage vers la mort de Natascha Kampusch

Le récit d’Elfried Jelinek aborde l’histoire de Natascha Kampusch, cette petite fille autrichienne enlevée à l’âge de 10 ans et séquestrée pendant huit ans avant de réussir à s’enfuir en 2006. Isolée dans une cave, coupée du monde et n’ayant aucune notion du temps, son récit est aussi celui d’un voyage vers la mort. Devenue étrangère aux siens et à elle-même, elle n’est plus qu’une « image mirage ». Son retour à la vie semble impossible. La pièce de Clara Chabalier et Sébastien Gaxie évoque son histoire de façon poignante. Une projection de ses interventions sur les plateaux télévisés accompagne les voix des interprètes qui nous racontent cette tragédie en l’entrecoupant de répliques décalées et cyniques illustrant la sécheresse de l’exclusion sociale. « Les gens sentent cela, ils sentent la vie que l’on a pas vécue ».

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Un déplacement physique, artistique et mental

La pièce interroge l’individu dans son rapport au monde et à la société : ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors, les personnages sont comme le déserteur de Müller qui fuit tout en ruminant son déracinement. Entre intérieur et extérieur, la frontière est poreuse : les interprètes naviguent sans cesse entre les deux espaces. Personne n’est cloisonné, chacun est amené à se déplacer, passant continuellement de l’ombre à la lumière. De l’ombre de la nuit à la lumière de la maison. Ici, le soleil recherché _ou fui_ n’est pas celui du dehors mais celui de la société, symbolisé par ce refuge domestique qui dessine autour de nous la case nécessaire à l’obtention d’une place dans le monde. Les déplacements ne sont pas que physiques mais aussi artistiques. La comédienne devient chanteuse, la chanteuse comédienne et le pianiste quitte régulièrement son instrument pour se joindre à elles : les disciplines et les rôles s’échangent, les artistes incarnant tour à tour cet étranger, signifiant peut-être que celui-ci sommeille en chacun d’entre nous.

Un flux musical harmonieux

Dans cette création multidisciplinaire, tout est musique. Une bande son de type cinéma plante le décor. La voix de la chanteuse Elise Dabrowski épouse magnifiquement les vers de Müller. Grâce à une technique particulière qui permet de retranscrire chaque phonème dans une notation musicale, les paroles des comédiens donnent lieu elles aussi à une musique, déduite de l’intonation. Les répliques s’accompagnent ainsi d’une mélodie qui donne force et poids à chaque mot prononcé. Parfois chanté ou chantonné sur un air enfantin, ou encore slammé, le texte prend sens dans un ensemble musical qui le sublime.

Le mythe romantique allemand du Wanderer est celui d’un « déserteur » errant dans la nuit à la recherche d’une lumière qu’il n’est pas sûr de pouvoir recevoir. « L’ombre ce serait mieux ». Ce conflit intérieur permanent est ce voyage qui « n’est pas lié à un déplacement physique » mais « devient une capacité mentale à bouger, à se mouvoir, à s’émouvoir ».

Infos pratiques : A la péniche La Pop les 10, 11 et 13 avril. 34 quai de la Loire Paris 19. De 10 à 15 euros.

A noter : Le spectacle sera joué en Automne 2018 au Théâtre de  L’Echangeur à Bagnolet.

Visuels © Olivier Allard © DR

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Claudia Lebon

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