Théâtre
« Virginia à la bibliothèque », une proposition qui fait rimer acuité et décalé

« Virginia à la bibliothèque », une proposition qui fait rimer acuité et décalé

03 mars 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Edith Amsellem, la metteuse en scène de la compagnie ERd’O, a pour habitude de créer pour des lieux de représentation non dédiés. Après avoir passé quelque temps en extérieur, son Virginia à la bibliothèque s’attaque à ces espaces très particuliers que sont les bibliothèques et médiathèques publiques. Le spectacle traite sur un mode décalé un texte fondamental de Virginia Woolf, en convoquant le fantôme de l’autrice sur fond d’effets spéciaux kitch. Un traitement décomplexé qui n’ôte rien à l’accuité des observations de l’artiste anglaise, pour mieux interroger la place des femmes dans le patrimoine littéraire.

La compagnie ERd’O (En Rang d’Oignons) fait de ce théâtre tout-terrain et risqué qui défriche les possibles d’espaces non dédiés aux représentations. Loin des des théâtres à l’italienne aux fosses emplies de fauteuils d’orchestre tendus de velours rouges, sagement alignés, les créations de la compagnie se risquent à affronter des ailleurs moins confortables, mais souvent plus intéressant. Après la cour de récré (Yvonne, princesse de Bourgogne sur château-toboggan, notre critique), le terrain de sport (Les Liaisons dangereuses sur terrain multisports) et les parcs publics à la tombée de la nuit (le stimulant J’ai peur quand la nuit sombre, notre critique), c’est ici les lieux de lecture qui sont sollicités par Virginia à la bibliothèque.

Le théâtre porté par la compagnie constitue avant tout un théâtre féminin et féministe, fait par des femmes et offrant un regard de femme sur le monde. Dans chaque spectacle de ERd’O il y a un geste politique, en plus des (re)trouvailles proprement théâtrales. Pour que l’art soit rendu à sa dimension émancipatrice, Edith Amsellem s’affirme comme une metteuse en scène prolixe et inventive. On aura l’occasion de la revoir à Chatillon, puisque le théâtre a eu la bonne idée d’en faire son artiste associée sur les trois prochaines années.

Virginia à la bibliothèque est donc conçu pour se poser au milieu des bibliothèques et autres médiathèques, ces temples silencieux dédiés à la conservation et à la consultation des livres. Ce choix est juste, puisqu’il s’agit justement d’interroger la place des autrices dans l’art, en mettant en scène l’une des pensées les plus incisives et les plus marquantes en la matière, celle de l’autrice anglaise Virginia Woolf (1882-1941).

Le texte tiré de Un lieu à soi – comme est désormais titré l’essai A room of one’s own depuis sa nouvelle traduction par Marie Darrieussecq – fait une analyse lucide, précise, irréfragable, des conditions personnelles et matérielles entravant la création par les femmes encore au milieu du XXe siècle. Si certaines remarques ne sont plus d’époque, il est saisissant de constater à quel point la plupart des observations de Virginia Woolf sont encore terriblement vraies aujourd’hui.

Et la bibliothèque, qu’on croit lieu de l’ouverture et de l’accès sans entraves à la littérature, d’apparaître tel qu’il est : un lieu qui n’est que l’aboutissement d’un processus de sélection long et impitoyable, qui élague les candidates et les candidats aspirant à y accéder. Les autrices sont moins représentées, car peu encouragées, placées dans des conditions objectives défavorables, avant même d’avoir eu le temps de se confronter au filtre des éditeurs d’abord et des acheteurs de la bibliothèque ensuite. Sans compter les programmes officiels de l’Education Nationale, ou les prix littéraires, qui les ignorent largement. Dans l’espace des rayonnages se construit lentement une absence à mesure du spectacle : derrière ces milliers de livres effectivement présents, quelles cohortes invisibles de livres qui n’ont pas eu le droit d’accéder à cette mise en valeur ? Comment les autrices peuvent-elles donc espérer prendre leur place au patrimoine, comment les lecteurs-rices peuvent donc bien les rencontrer ?

Pour faire se croiser ce texte tout-à-fait sérieux et l’espace silencieux et imposant de la bibliothèque, Edith Amsellem a fait le choix du décalage, par l’humour. En conviant un fantôme, celui de Virginia Woolf, porté par la comédienne Anne Naudon, qui excelle dans un registre d’exagération bouffonne. Si le texte est sérieux, le fantôme n’est pas traité avec la solennité pesante d’un monument ressuscité, mais avec un humour complice et décomplexant. Le traitement révèle, dans les mots de Virginia Woolf elle-même, l’ironie toute british que l’autrice distille à mesure de sa démonstration.

La désacralisation, telle pourrait bien être la marque de cette mise en scène, qui malmène une image austère de l’autrice pour rendre son fantôme plus humain. Virginia Woolf court entre les rayons, répond au téléphone, ouvre les placards. Commet l’impensable, dans ce lieu, à savoir parler fort, et rudoyer les ouvrages qu’elle pousse à terre. Ce personnage est un peu excessive, un peu imprévisible, et ce décalage avec l’implacable précision de la démonstration menée par l’autrice est producteur d’un contraste intéressant.

Au reste, la mise en scène exploite à fond les possibilités données par le croisement du thème de la bibliothèque avec celui du fantomatique. Les effets les plus spectaculaires – plante qui bouge toute seule, corbeille animée, livres qui tombent poussés par une main invisible – ne sont que la partie la plus visible de la pléthore de transformations que les lieux ont subies. Des livres sur le thème de l’au-delà aux présentoirs recouverts de couvertures de revues s’intéressant aux phénomènes paranormaux, le lieu subit une subtile et hilarante transformation, qui culmine dans un portrait de Shakespeare pas exactement statique.

La pierre de touche de cette rencontre, traitée sur le mode de l’humour, entre bibliothèque et théâtre, réside dans la mise à contribution des bibliothécaires eux-mêmes, qui sont invités à participer à introduire la pièce, et à convoquer le fantôme de Virginia Woolf. D’une bibliothèque à une autre, il ne faut donc pas compter seulement avec le changement de la topographie des lieux, mais avec la couleur que chaque équipe donne à ses interventions.

Cette façon participative et drôle de monter ce spectacle, c’est comme une manière de dire qu’on peut évoquer la question de la place des femmes sans drame, que le féminisme est aussi une affaire de sensibilisation qui demande des outils qui prennent des travers subtils pour mieux souligner les aberrations du système dans lequel nous sommes tous pris. C’est intelligent et efficace. Face à l’injustice, il est naturel de ressentir une rage dont Virginie Despentes se faisait brillamment l’écho ces jours derniers. Le traitement par l’humour sans renoncer au fond, proposé par Edith Amsellem, est une approche complémentaire, au service du même projet.

 

 

D’après Un lieu à soi de Virginia Woolf
Traduction Marie Darrieussecq
Adaptation Edith Amsellem et Anne Naudon
Mise en scène Edith Amsellem
Avec Anne Naudon
Création sonore et scénographie Francis Ruggirello Costume Aude Amédéo Coiffure et maquillage Geoffrey Coppini Reliure Myriam Plainemaison Micromécanique Olivier Achez Régie générale William Burdet

Photo © Vincent Beaume

Coproduction & Coréalisation La Criée et le Merlan Scène nationale de Marseille En partenariat avec le Service des Bibliothèques de la Ville de Marseille
Création sonore et scénographie Francis Ruggirello Coiffures et maquillages Geoffrey Coppini Régie générale William Burdet
Production ERd’O
Coproductions LE ZEF – scène nationale de Marseille, La Criée – Théâtre national de Marseille, Le Pôle Arts de la Scène – Friche la Belle de Mai (Marseille), Le Théâtre de Châtillon, Le Dôme théâtre à Albertville, La Passerelle scène nationale de Gap, Festival Scènes de Rue à Mulhouse, Carré-Colonnes scène nationale de St Médard en Jalles
Avec le soutien de la DGCA – Ministère de la Culture et de la Communication, de la DRAC PACA, de la Ville de Marseille, du Département des Bouches-du-Rhône.

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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