Théâtre
Une très belle Chienlit au Théâtre 13 sur Seine

Une très belle Chienlit au Théâtre 13 sur Seine

29 septembre 2015 | PAR Franck Jacquet

Lors du dernier festival « Mises en capsules » du printemps, Alexandre Markoff avait présenté une pièce courte intitulée Discorde. Une troupe composant une douzaine de personnages (le collectif du Grand colossal théâtre) jouait la dissension d’une réunion de travail contemporaine comme il pouvait y avoir guerre civile et stasis dans la tragédie grecque classique. L’auteur et la troupe reprennent ce motif et le développent pour en faire l’accroche d’un feuilleton en cinq épisodes dont le premier, à la fois étonnant et réjouissant, a débuté au Théâtre 13 près de la Bibliothèque nationale. Cette Chienlit, s’étale sur plusieurs dates et promet beaucoup, tant par l’écriture que par la performance de la troupe.    

[rating=4]

Premier épisode

La pièce n’est donc pas une pièce d’un seul tenant et est découpée comme une série ou comme un feuilleton de journal du XIXe siècle. Elle s’étalera durant toute la saison. Qu’apprend-on donc dans cette exposition ?

Paul Poupon est un personnage qui semble s’annoncer principal bien que terriblement falot. Professeur d’histoire de son état dans une banlieue en plein plan de rénovation urbaine (un grand ensemble, une « cité » comme le disent les acteurs), il ne sait pas trop ce qu’il anime. Il confesse lui-même avoir perdu, « un jour, comme ça », sa foi dans le progrès un jour alors qu’il rentrait du collège. Il ne se dit pas malheureux, il fume du cannabis qu’il achète à un jeune du quartier, mais tout respire l’ennui dans son quotidien, y compris une anecdotique relation difficile de couple. Cette situation de quiétude pesante est brisée lorsque débarque une ribambelle de voisins qui montent une réunion de contestation à propos des travaux de rénovation décidés par la mairie, mais aussi à cause d’un manque de salubrité. Cette mairie, lointaine, ne voit pas la crise monter dans le quartier, tout occupée qu’elle est à découvrir la grève des éboueurs qui sévit depuis… trois semaines au moins. Que fait Paul dans tout cela ? Rien. Il est spectateur alors que tout se passe chez lui, et tout commence à se nouer autour de lui. Sans coup férir, il devient le président de l’association de son quartier.

Les personnages de la mairie comme du quartier se trouvent donc confrontés au début du dilemme dans une trame toute classique. La quiétude ne sera plus. Reste que le héros revêt plutôt les traits d’un anti-héros…

Dérisoire dérision

Dans un temps très resserré et autour de quelques scènes (une demi-douzaine), la troupe dépeint par le texte de Markoff, dont on ne regrettera que quelques didascalies trop appuyées, des personnages archétypaux. Parfois ridicules, souvent répétitifs dans leurs certitudes et leur étroitesse d’esprit, ils ne sont jamais invraisemblables. Le maire, élu local depuis toujours, déclame de grands discours dans lesquels on ne comprend que trop qu’il est un notable vivant d’une rente de situation, engoncé dans la routine de ses réunions. Son argumentaire est celui d’un bon élu qui parle de proximité, sans pouvoir comprendre une grève de trois semaines dans son agglomération ; il développe la nécessité de mettre en commun les atouts des territoires alors qu’il n’est pas capable d’accorder ceux (s’ils en ont !) de ses proches composant son équipe municipale. Une bande de pieds-nickelés… Ce n’est qu’un exemple : Paul est le professeur est un cliché ambulant, de même que le directeur de cabinet du maire, le syndicaliste local ou encore le jeune de la cité zonant en bas des barres pour faire ses trafics. Chacun est pris dans son petit intérêt quotidien qu’il formule d’une telle manière qu’on ne peut le prendre qu’avec dérision. Ce médiocre est pourtant très drôle grâce au comique de répétition, au jeu d’une troupe qui peut finir une scène par une farandole ou une … queueleuleu !

Dans cette galerie de portraits introductive, on délivrera une mention spéciale pour un personnage qu’on ne peut qu’attendre avec impatience et qui pointe en fin de jeu, le directeur de campagne spécialiste de la communication. Autre mention, la jeune femme russe qui ne pipe aucun mot (nous pesons ici nos mots) de notre langue.

Pourtant derrière cette dérision et cette médiocrité, on retrouve des motifs du « grand théâtre » classique : une scène de réunion, celle reprise de « Mises en capsules », rappelle les atermoiements d’un chœur de tragédie antique, le rire en plus. Le chœur joue, se déchire, chante, comme pour représenter la cité grecque. Et on pourrait continuer ainsi le rapprochement.

La société périphérique sur scène ?

De même, l’écho est contemporain : les thèmes d’attachement des personnages sont symptomatiques de cette France dite « périphérique », éloignée du « boboland » des villes centre. C’est cette France que vise aujourd’hui la communication FN, au détriment des notables de gauche, cette France qui semble se désintéresser (parce qu’on ne lui permet plus) du lien social, comme d’ailleurs le reste de la population. C’est l’égoïsme local qui est là. Curieux chassé-croisé entre références classiques et thèmes contemporains…

Et rappelons-le, si les scènes sont parfois quelques peu juxtaposées, on ne peut que rire devant les atermoiements répétitifs des personnages, par leurs incapacités à échanger et ne faire, bien souvent, qu’une réjouissante polyphonie discordante. La salle rit, et on comprend.

L’annonce finale sous forme de « qu’adviendra-t-il » de chacun des thèmes de cette première pièce d’exposition confirme le sentiment : on attend la suite en espérant que le très inutile (mais drôle) représentant des anciens combattants (sic !) puisse revenir lui aussi ! Quelque part, on espère aussi que l’un des personnages pourra retrouver le sens du commun (et restituer le cathartique de l’antique théâtre pour ainsi filer les liens tissés ici).

Prochaines dates :

21 et 28 septembre 2015 ? 20h Épisode 1 : Votez Poupon
23 et 30 novembre 2015 ? 20h Épisode 2 : L’imagination au pouvoir
1er et 8 février 2016 ? 20h Épisode 3 : La Force tranquille
4 et 11 avril 2016 ? 20h Episode 4 : Enterre-moi partout
23 et 30 mai 2016 ? 20h Épisode 5 : La guerre conviviale et créatrice d’emplois
18¤ plein tarif 14¤ tarif réduit 12¤ intermittents & jeunes de 12 à 17

Crédit photo © Manuel Peskine

Infos pratiques

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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