Théâtre
Une Mouette plus profonde que légère aux Amandiers

Une Mouette plus profonde que légère aux Amandiers

02 octobre 2014 | PAR Melissa Chemam

Tchekhov est sur toutes les scènes françaises cette année, à commencer par le Théâtre des Amandiers qui accueille La Mouette et Frédéric Bélier-Garcia en ouverture de saison. Une belle réussite, malgré quelques facilités.

[rating=3]

Nicole Garcia avait déjà incarné une certaine version de l’actrice tchékhovienne Irina Nikolaevna Arkadina, mais au cinéma, chez Claude Miller, dans sa ‘Petite Lili’, librement inspirée de La Mouette, face à une Ludivine Saigner archétypalement comédienne, crispante et touchante malgré tout. Elle prend cette fois le rôle à bras le corps dans une mise en scène de son propre fils, Frédéric Bélier-Garcia. Voilà des lourdes fondations pour porter ce rôle sur scène, celui d’une mère castratrice, comédienne adulée qui refuse de vieillir et par la même occasion de laisser à son fils unique la place pour exister dans ce monde de textes et de théâtre qui a fait la richesse de sa propre vie.

La scène est d’une charmante beauté. Les décors, très léchés, légèrement surannés, reflètent pertinemment l’univers de la campagne ukrainienne bourgeoise, havre de paix pas si paisible de la bohême moscovite dépeinte par Anton Tchekhov dans SA pièce sur le théâtre. Au fond, une maison, un salon derrière des rideaux plus précisément, où paresse l’actrice adulée. Au premier plan, un jardin où s’affère le jeune Constantin Treplev, 25 ans, dit Kostia, prêt à montrer la mise en scène de sa première pièce à sa chère mère dont il rêve de gagner l’attention et la reconnaissance. Au centre de sa stratégie, Nina Zaretchnaïa, une jeune voisine qui fantasme le métier de comédienne et dont il est tombé amoureux.

Le piège de La Mouette semble s’être refermé sur les personnages à peine la première scène achevée. Comme il est évident, au mépris de la mère devant les premiers instants de jeu de Nina, qu’elle ne pourra tolérer ni les inventions formelles produites par son fils – qui les relèguent elle et son amant Boris Trigorine, écrivain à succès, à paraître démodés – ni la jeunesse et les promesses incarnées par Nina.

Le défi de la légèreté, le poids de la profondeur

Mettre en scène Tchekhov demande de relever un défi, celui du rythme, et du paradoxe entre la profondeur humaine et philosophie des propos et la légèreté voir l’insignifiance des événements qui se déroulent sur la scène. Ici, Kostia aime Nina, qui va se laisser séduire par Trigorine, pendant que Macha, la fille des intendants de la maison d’Irina et son frère, se meurt de brûler d’amour pour un Kostia indifférent. Loin de Moscou, loin de toute scène, les actes II à IV nous parlent de théâtre sans montrer la moindre répétition. Frédéric Bélier-Garcia relève le défi, en mettant l’accent sur la poésie des moments volés, presque hors du temps, entre Kostia et son oncle, et l’émotion fulgurante des cœurs brisés, qui pousse les personnages les plus jeunes et les plus prometteurs vers un profond désir de mort. Il aurait pu souligner aussi l’humour de ce texte, la dérision et l’ironie que représentent les personnages du frère d’Irina, Piotre Sorine, un fonctionnaire en fin de carrière pétri de déceptions, et du Docteur Evgueni Dorn, qui flirte avec toutes mais au fond n’aime personne sérieusement et est le seul à croire en Kostia, peut-être avec le secret espoir qu’il fasse tomber la reine Irina de son piédestal ?

Les deux heures trente passent en toute intensité, le rythme est bon, les changements de décor esthétiquement préparés, délicats. Les comédiens, eux, donnent le meilleur d’eux-mêmes dans les émotions les plus subtiles, les plus dramatiques, ce qui est un tour de force, comme lorsque Nina revient et reprend le fil de ses souffrances face à Kostia, obsédée par le motif de la mouette, celle que Kostia avait trouvée morte après leur échec sur scène, et dont Trigorine avait prédit qu’un homme la prendrait et la détruirait… Comme, aussi, lorsque Macha promet d’arracher de son cœur ‘son amour sans espoir’, en se mariant avec l’ennuyeux instituteur, reproduisant le destin de sa propre mère dans un monde où le petit peuple ne semble pas avoir droit aux mêmes émotions grandiloquentes que les bourgeois.

Après, sur cette scène, manquent un peu la ruse, le jeu, les rires et sourires, l’ironie, la dérision et la moquerie qui existent par petites touches dans le texte original… Ophélie Kolb est trop naïve en Nina ; Manuel Le Lièvre un peu pataud en Kostia ; les seconds rôles sont par contre savoureux. Et Nicole Garcia domine le tout, peut-être un peu trop ? Comme l’Arkadina ? Mais le dénouement est tout aussi tragique qu’il peut l’être. A voir, en tout cas, surtout pour les connaisseurs du texte.

Crédit photo : Marc Enguerand

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