Théâtre
Une mouette d’Isabelle Lafon : quand le personnage devient metteur en scène.

Une mouette d’Isabelle Lafon : quand le personnage devient metteur en scène.

03 octobre 2012 | PAR La Rédaction

Isabelle Lafon offre au Paris Villette une adaptation de La Mouette de Tchekhov dans laquelle le sous texte est élevé au rang de personnage principal. Malgré la fermeture imminente du Théâtre Paris-Villette, les représentations sont maintenues.

La scène est nue et cinq actrices s’avancent d’un même pas. Elles forment bientôt une ligne face au public, marquent une pause, puis Isabelle Lafon, au centre, commence à raconter. De sa voix douce et grave, elle plante le décor. Un jardin dans une province russe, un lac calme, un théâtre monté à l’occasion de la représentation de la pièce écrite par le fils de la maison. Puis elle offre sa voix à un personnage,  « Medviedenko dit… », à un second, « Macha dit… ». Bientôt, elle leur a tous donné vie. Une à une, les actrices qui l’accompagnent viennent alors la seconder. Il y a onze personnages dans La Mouette, seulement cinq actrices dans Une Mouette. Chacune d’elle jouera tour à tour chacun des rôles, intervenant presque au hasard. Chacune d’elle sera davantage un personnage que les autres, Judith Périllat endossera avant tout le destin de Constantin Treplev, Isabelle Lafon celui d’Arkadina…mais les frontières entre les identités fictives sont irrémédiablement brouillées.

Dans ces échanges permanents de rôles, l’intrigue est parfois difficile à suivre. Qui est qui se demande-t-on sans cesse au début. Ai-je vraiment compris ? Le public ne peut plus se rattacher à un costume (il n’y en a pas), ou au visage d’une actrice pour suivre le fil. Et il finit par le lâcher, se laissant tout entier guider par la parole qui s’élève, d’où qu’elle vienne. Il n’y a plus qu’un personnage dans Une Mouette, le texte. Tout est dit, les didascalies sont rendues avec grâce, les pensées secrètes des personnages aussi, et l’écriture de Tchekhov dans sa totalité s’anime. Il ne s’agit pas pour autant d’une simple lecture. S’il est minimaliste, il reste du jeu. Quelques amorces de mouvement, un pas en arrière ou en avant, l’expression d’un visage. Avec une économie de moyen extrême, les actrices rendent palpable le caractère des personnages. Norah Krief excelle tout particulièrement dans le rôle de Nina, cette jeune provinciale naïve et ridicule qui sera perdue par ses rêves de théâtre.

Dans ce choix de mise en scène, l’intrigue et les personnages deviennent de simples prétextes, car l’essentiel de la pièce est ailleurs. Au delà de la nudité du plateau, c’est au théâtre voulu et conceptualisé par Treplev, le fils d’Arkadina, qu’Isabelle Lafon donne vie. Le personnage et la metteur en scène se posent la même question : que faut-il représenter au théâtre ? Doit-on simplement raconter une histoire où tenter de donner corps à une idée abstraite et plus générale ? Une mouette ne parle pas seulement de ce microcosme d’une province russe imaginaire, de ces destins brisés par l’ambition et par l’amour, elle matérialise une certaine idée du théâtre et de la littérature. Le brouillage des destins et des personnages, rend tout son sens au texte, nous l’avons dit, mais permet également aux théories des artistes que sont Treplev et Trigorine de jaillir avec plus de puissance. Le monologue de Johanna Korthals Altes, lorsqu’elle incarne pour un temps Trigorine est particulièrement emblématique de ce phénomène. C’est une véritable entrée dans les affres de la création qui nous est offert. Comment penser qu’un écrivain célèbre peut être heureux, ou même vivre, quand toute son existence est phagocytée par les romans qui germent dans son esprit, quand chaque phrase, dite ou entendue doit être précieusement conservée afin de la replacer, plus tard, dans un nouveau texte ? Lorsque les lumières se rallument, Nina disparaît, mais la question qu’est-ce-que le théâtre nous poursuit durablement.

Aïnhoa Jean-Calmettes

Visuel : (c) Les crédits  Julien-René Jacques

 

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