Théâtre
« Une Chambre en Inde » : le Théâtre du Soleil panse le monde

« Une Chambre en Inde » : le Théâtre du Soleil panse le monde

06 décembre 2016 | PAR Simon Gerard

La dernière création du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine est à la fois très dure et d’une grande légèreté. Une Chambre en Inde confronte son public aux ternes facettes d’un monde dont l’horreur et la violence nous dépasse, mais où le bonheur et l’espoir sont encore possibles, n’en déplaise au sentiment d’abattement et de désillusion flottant dans l’atmosphère contemporaine.

Un réel rêvé

Une Chambre en Inde rayonne de deux préoccupations apparemment contradictoires, autour desquelles gravite le Théâtre du Soleil depuis ses origines : faire rêver tout en interrogeant le réel. Le grand écart est cette fois rendu possible par une situation initiale ouverte – la perdition – et un procédé théâtral simple – la représentation des rêves.

Monsieur Lear, grand metteur en scène parti préparer une pièce avec sa troupe en Inde, perd la raison suite aux attentats de Paris. Il abandonne ses compagnons et charge son assistante Cornélia de reprendre le fardeau de sa création artistique. Le spectateur assiste aux journées que Cornélia passe alitée, dans l’attente fébrile d’une réponse à des dilemmes qu’elle parvient à peine à formuler. Rêves, cauchemars et visions envahissent sa chambre : des strates de réel se succèdent, s’opposent et se superposent, permettant un portrait illimité, vertigineux et hyperactif du monde.

Les maux dont souffre le réel sont au coeur des préoccupations de Cornélia. Ils naissent sur scène comme autant d’embryons de pièces, et en sont évacués aussitôt que leur insuffisance théâtrale, thématique ou même morale est découverte. Condition des femmes en Inde, bombardements en Syrie, élections américaines, attentats islamistes, réchauffement climatique : voici quelques uns des thèmes évoqués dans Une Chambre en Inde, dont l’enchaînement compulsif révèle toujours un peu plus l’impossibilité et l’inutilité de vouloir peindre une fresque qui ne représenterait que le malheur du monde.

Mais cette impossibilité ne conduit à aucun découragement, de même qu’elle n’annonce pas la défaite de l’art : par les rêves de Cornélia, le spectateur voit non seulement le réel tel qu’il est, mais également tel qu’il devrait être, ou tel qu’il pourrait être représenté. Par le rêve, la pièce évite l’écueil de l’abattement facile, pour s’engouffrer joyeusement dans ce que le théâtre sait faire de mieux : “ re-présenter ” le monde, donner une nouvelle chance aux événements, et tenter de faire ressortir l’humanité de chaque moment de l’existence. Ainsi, plutôt que de mettre en scène l’enrôlement fulgurant du jeune Mehdi par l’Etat Islamique, la troupe du Soleil préférera montrer son meilleur ami, Yacine, que la nouvelle interroge, révolte et pousse à agir. De même, la tragédie d’un attentat kamikaze (représenté par ailleurs de façon bouleversante à un autre moment de la pièce) , a droit à son détournement comique : la bêtise des terroristes peinant à déclencher leur ceinture d’explosifs en est presque touchante. Une Chambre en Inde ne se contente pas d’exhiber les blessures béantes du réel : en les repensant, elle les panse.

En corollaire inévitable du rêve, le réveil est un événement théâtral récurrent dans Une Chambre en Inde. Cornélia n’est jamais tranquille, et quand ses cauchemars ne la réveillent pas en sursaut, c’est l’insupportable sonnerie de son téléphone qui s’en charge. L’effet d’agacement est voulu : le spectateur est moins gêné par l’épuisement du procédé comique que par l’interruption du moment de beauté qui le précède. Or notre présent n’a-t-il pas l’air d’un rêve interrompu ?

Contre un cynisme inhumain

Il n’est pas anodin qu’Ariane Mnouchkine ait mis beaucoup d’elle (coiffure comprise) dans le personnage si torturé de Cornélia : pour éviter de produire un théâtre du doute, Le Théâtre du Soleil a toujours été un théâtre en doute. Trop gentil, facile, moralisateur, niais… Si l’on prenait aux mots les critiques récurrentes, on dirait : “ Le Théâtre du Soleil a le malheur de croire que l’on peut être heureux et vivre ensemble ! Ariane Mnouchkine, fanatique de l’espoir ! ” Pourtant, plus que jamais, croire en la possibilité d’un monde meilleur ne doit pas être une gageure.

Au-delà de la fresque rêvée en laquelle elle consiste, Une Chambre en Inde est une réponse forte à un fléau contemporain : le cynisme. Le doute las et le manque de foi en l’humanité est une maladie actuelle. Elle rend l’individu qui en souffre aussi inhumain que le fanatique achetant un enfant pour le faire exploser sur la place publique. Le terrorisme, la guerre et la violence n’ont pas le monopole de l’inhumanité ; en témoigne à sa manière la scène où Cornélia reçoit un questionnaire absurdement bureaucratique émanant du Ministère de la Culture, mettant en danger l’avenir de sa troupe. La destruction de nos sociétés et la disparition de nos civilisations n’est la propriété de personne.

Une partie du discours de Charlot qui clôture la pièce, tiré du film Le Dictateur et prononcé non plus par un barbier juif mais par un barbu musulman, dénoncera avec clarté ce mal moderne : “ Notre savoir nous a fait devenir cyniques. Nous sommes inhumains à force d’intelligence, nous ne ressentons pas assez et pensons beaucoup trop ”. Ces mots bouclent un effort surhumain orchestré par le Théâtre du Soleil : celui de sortir le public de sa froide torpeur, d’évacuer ses désillusions et de lui redonner espoir.

Hommage et célébration de l’art

La quantité de rêves et de visions représentées, projetées et prononcées tout au long d’Une Chambre en Inde mérite bien une célébration du théâtre. De fait, la pièce est parsemée de références heureuses et inattendues. Le Mahabharata, récit épique hindou, est bien sûr à l’honneur, de même que le Theru Koothu, forme de théâtre populaire d’Inde du Sud. Les intermèdes de danse et de chant traditionnels sont d’une grâce – parfois d’une drôlerie – sans pareille.

Plus généralement, les références sous forme de clins d’oeil reflètent avec dérision les inspirations artistiques de la troupe. Monsieur Lear, le metteur en scène pris de démence, a les traits de Ran, le Roi Lear d’Akira Kurosawa. En proie au doute, Cordelia recevra d’ailleurs la visite de … William Shakespeare. Émouvante, enfin, est l’apparition du docteur-auteur Tcheckhov au chevet de Cornélia-Mnouchkine, laquelle lui avoue ne pas avoir assez de forces pour le mettre un jour en scène. Mais il ne s’agit là que d’une fiction, n’est-ce-pas ?

Au-delà même de l’hommage à l’art que contient sa dernière création, le Théâtre du Soleil a fait de la célébration de l’événement théâtral sa spécialité. Ariane Mnouchkine a dans l’idée que la communauté d’hommes et de femmes qui naît au théâtre aide et rassure, et doit par conséquent être entretenue. Entrer au Soleil, ce n’est pas seulement aller voir une pièce : c’est manger, boire, discuter, se reposer, bouquiner, observer les acteurs en préparation. Le théâtre que produit la troupe du Soleil peut être vu comme un simple divertissement, mais également comme un engagement : celui de la rencontre.

Représentations jusqu’au 31 décembre 2016
Reprise le 11 janvier 2017
Break exceptionnel du 11 février au 2 mars 2017
Reprise le 4 mars 2017

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Simon Gerard

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