Théâtre
Un Tony Kushner décaféiné et désincarné au Français

Un Tony Kushner décaféiné et désincarné au Français

08 février 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Alors que Catherine Marnas monte au TNBA, A Bright Room Called Day, un Tony Kushner féroce et que l’on souvient encore de l’admirable Angels in America de Aurélie Van Den Daele, Arnaud Desplechin fait entrer le dramaturge au répertoire de la Comédie Française dans une version soporifique dont l’effet placebo se cherche dans l’immense talent des comédiens français.

Tony Kushner, autoproclamé Juif, homosexuel et marxiste, retrace les destinées compliqués d’un groupe de New-yorkais dans l’Amériques des années 80. Il tient la chronique d’une époque, celle des années Reagan, mêlant politique et histoires intimes, entre réalisme et merveilleux avec pour fil conducteur, l’épidémie de sida. Il peint surtout la terreur sourde et l’état esprit qui règne à l’époque dans une société contrainte par des principes religieux et politiques fondamentalement réactionnaires et en proie à d’inextricables contradictions et doutes concernant la libération sexuelle.  

En 1986 meurt Roy Cohn, personnage réel, avocat sans scrupule, disciple de McCarthy, homosexuel et homophobe, Juif antisémite et raciste, un salaud véritable. Kushner fait de lui son Shylock, personnage pivot parmi vingt-trois autres qu’interprètent huit comédiens. Nous sommes à New York entre 1985 et 1990. Les républicains sont au pouvoir, la catastrophe de Tchernobyl est imminente, l’effondrement du mur de Berlin s’apprête à bouleverser la politique des blocs et le VIH, encore synonyme de mort assurée, se définit comme le cancer homosexuel. 

Doit-on encore monter Kushner alors que l’hécatombe du Sida est derrière nous, même si il reste incurable, le marxisme devenu désuet et que le mariage pour tous a modifié l’équation de l’homosexualité (rappelons que l’Europe reste cependant le seul continent où l’homosexualité est entièrement dépénalisé). Catherine Marnas et avant elle Aurélie Van Den Daele ont répondu d’une magnifique façon. La première en réactualisant (avec l’auteur lui même) le manifeste politique en le plongeant dans les années Trump, la seconde en extrayant la fascination romanesque pour la mort du démoniaque Roy Cohn  qui pour survivre nage à contre courant d’êtres écrasés autant par lui que par leur propre déréliction. Arnaud Desplechin choisit la commémoration et son choix affadie le geste. Le metteur en scène qui poursuit le témoignage historique authentique colle au texte dans un anachronisme qui ennuie. Les comédiens français comme à chaque fois sont remarquables. Toutefois, le compte n’y est pas. Roy Cohn joué par Michel Vuillermoz devient un Tartuffe triste, il perd en violence et en cruauté. Le reste de la troupe respecte religieusement un texte qui exige d’être sali, justement. L’horreur des paroles est désincarnée par un écrin pudibond qui gomme les effets. Seuls parviennent à témoigner de la pestilence prégnante de l’intrigue Dominique Blanc qui est d’une merveilleuse délicatesse en Ethel Rosenberg et Gaël Kamilindi qui construit intelligemment un gay assumé mais non dupe. 

Arnaud Deplechin rate l’esprit crasseux des personnages de Kushner qui en mode survie renoncent à une urbanité de façade. La scène de la sodomie dans Central Park sous un lampadaire est grotesque. Il rate aussi sa scénographie. Il affronte la difficulté du grand nombre de tableaux (40) en la contournant. Il opte pour un seul décor, vide au sein duquel des motifs viennent signer le lieu, motifs parfois emportés par le comédien lui même. L’apparition de Roy Cohn sur son lit émergeant de dessous le plateau ou la scène de l’ange suspendu descendant des cintres, machinerie presque visibles à la façon que l’on voit parfois dans des concert de rock est cinématographique certes mais platement irréel. L’ensemble est au diapason, édulcoré. Une telle mise à distance des personnages et des lieux se prêtent mal au théâtre. En particulier celui libidinal et chirurgical de Tony Kushner. Le ici et maintenant de chair et de sang, le intus et in cute du spectacle vivant n’est pas saisi par le réalisateur de Roubaix.

 

ANGELS IN AMERICA
de Tony Kushner
Version scénique et mise en scène Arnaud Desplechin

à La Comédie Francaise

Salle Richelieu

Richelieu
18 JANVIER au 27 MARS 2020

3 Heures dont entracte

Crédit Photos ©Christophe Raynaud de Lage

Infos pratiques

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Le Bellovidère
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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