Théâtre

« Un poyo rojo » : combat de coqs enamourés

« Un poyo rojo » : combat de coqs enamourés

25 février 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Un poyo rojo est repris en ce moment et jusqu’au 30 mais au Théâtre Antoine à Paris. Ce spectacle de théâtre (très) physique, qui emprunte un peu à toutes les disciplines, campe sans une seule parole toute l’ambiguïté des relations masculines, quand les corps se croisent, s’attirent ou se défient. Assurément drôle, souvent troublant, il séduit définitivement malgré son côté parfois un peu outré.
[rating=5]

Un poyo rojo, c’est l’histoire d’un succès qui ne connaît pas les frontières. Né en Argentine en 2008, le spectacle fait salle comble dans tous les pays européens où il est présenté. C’est dire s’il doit toucher à quelque chose d’universel.

Le décor est rapidement planté. Un vestiaire, deux hommes en tenue de sport – un grand moustachu et un barbu souriant -, pas de musique, aucune parole. Ils sont en scène à l’entrée du public, faisant quelques exercices de dos, et ne s’éclipseront pratiquement pas un seul instant. Un banc, quelques casiers, une ou deux serviettes, un poste de radio constituent tous leurs accessoires, en sus de leurs vêtements.

Le propos est aussi simple à résumer que le décor l’est à décrire: la pièce explore les rapports entre ces deux hommes, et, partant, pose la question de ce qui fait leur masculinité et des limites qui à ce titre leur sont assignées. Le spectacle part de la rivalité et de l’animalité facilement présentes dans la confrontation sportive, pour glisser vers le trouble, la séduction, et le rejet que ces derniers peuvent provoquer quand les instincts – acquis! – du mâle hétéro-normé lui dictent de se défendre de cette érotisation des rapports. Chose prévisible, l’un des protagonistes est plutôt demandeur, tandis que l’autre est réticent: le ressort comique et dramatique est facile, et il aurait sans doute été encore plus subversif d’oser montrer le glissement de deux individus a priori hétérosexuels vers la même relation trouble.

Exposée ainsi, l’intrigue peut sembler mince, le propos facile voir rebattu. Toute l’habileté de ce spectacle tient dans son parti pris technique: ne pas faire appel à la verbalisation, mais tout raconter par le corps, en faisant appel à un théâtre physique. Pour cela, les interprètes, impressionnants de talent et de maîtrise, ne boudent aucun moyen: ils empruntent autant au mime corporel qu’à la danse, au théâtre qu’au clown. Tout cela, en réservant une place à l’improvisation, qui garantit que chaque représentation est unique. Le résultat est probant, et au-delà: l’expressivité des deux comparses est incroyable, et ils oscillent avec efficacité entre démonstration de force brute et grâce, entre séduction et répulsion, entre exagération clownesque et sensibilité à fleur de peau.

Le trait dominant du spectacle est sans doute l’humour, évidemment très physique, qui le traverse de bout en bout. Sans doute permet-il de maintenir le rythme dans ce spectacle qui n’en manque pas. Et de désarmer un peu la tension sensuelle très élevée par moment, qui pourrait, sinon, peut-être mettre une partie du public mal à l’aise. C’est habile, et, franchement, c’est réjouissant – les deux interprètes s’amusent visiblement, et le talent de Luciano Rosso pour les grimaces les plus diverses est tout-à-fait surprenant (on peut s’en convaincre ici ou ). Mais peut-être cela mène-t-Il aussi le spectacle sur l’écueil de la surexpressivité, d’une exagération un peu bouffonne, là où la possibilité existait d’une ouverture vers plus de sensibilité, vers une fragilité des personnages, dans leurs rapports entre eux comme dans leur for intérieur, qui auraient été touchants.

Il s’agit tout de même d’une belle prouesse que de tenir aussi parfaitement une salle en haleine en ne prononçant pas un seul mot. Presque une tricherie, l’utilisation d’un poste de radio en direct permet d’introduire le texte dans le pièce, mais un texte imprévisible, contingent, décalé, dont les deux interprètes faits improvisateurs jouent avec maestria.

Un beau spectacle, très drôle mais également très rare et très vrai dans la critique qu’il fait des normes qui règnent dans les vestiaires des salles de sport – et entre mâles en général. A voir sans hésitation.

Interprètes : Alfonso Barón, Luciano Rosso
Chorégraphie : Luciano Rosso et Nicolas Poggi
Mise en scène : Hermès Gaido
Visuels: (c) Paola Evelina

Infos pratiques

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