Théâtre
Un « Huis Clos » de Sartre actualisé par Jean-Louis Benoit

Un « Huis Clos » de Sartre actualisé par Jean-Louis Benoit

29 janvier 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Marianne Basler, Mathilde Charbonneaux et Maxime d’Aboville font équipe avec Jean Louis Benoit pour proposer un Huis Clos de Sartre fracassant. Le geste qui renouvelle la pièce, efface le désuet du propos et restitue sa fascination. Du théâtre en son meilleur.

Rappelons que Jean-Louis Benoît est auteur, metteur en scène, scénariste et réalisateur de théâtre et de cinéma. Avec Didier Bezace et Jacques Nichet, il participe à la création du Théâtre de l’Aquarium qui s’installe à la Cartoucherie en 1972, qu’il dirige jusqu’en 2001. De 2002 à juin 2011 il dirige le Théâtre National La Criée à Marseille. En tant que metteur en scène de théâtre on lui doit entre autres quelques grands succès de la Comédie Française comme Le Revizor de Gogol en 1999 ou Les Rustres de Goldoni en 2018.  

Sartre situe l’action de Huis Clos en Enfer. Un garçon d’étage introduit sur la scène trois morts qui sont trois salauds : un journaliste-publiciste nommé Garcin, Don Juan cynique, une ancienne employée des Postes, Inès, homosexuelle, et une jeune mondaine, Estelle. Questionnant leur présence dans ce lieu, ces trois morts vont devoir s’interroger sur leur damnation et sur leurs actes dissimulés sous les masques du mensonge et de la lâcheté. Le supplice de ce trio où toute alliance s’avère vite impossible, est que chacun devient inéluctablement le bourreau de l’autre. Et cela éternellement.

Tout commence par une petite musique rappelant une comédie à la Audiard des années 60. La pièce de Sartre fut écrite et créée en 44, imaginée avant la catastrophe. Apres la guerre, elle s’inscrit dans l’époque de libération sexuelle où l’on milite enfin contre l’ordre patriarcal. La petite musique est un clin d’œil aux années De Gaulle qui accoucheront de Mai 68. Jean Louis Benoit se source à cet endroit pour projeter le discours dans l’actuel; notre époque où le démontage méticuleux du patriarcat connait un sursaut contrasté. Le metteur en scène lecteur de Sartre n’oublie pas la réfutation existentialiste du déterminisme de 1944. Toutefois en 2020, la mauvaise foi sartrienne a vécu; la guerre a accouché des camps, et les jeunes gardes militantes pourchassent désormais une liberté individuelle qui passe cette fois par l’identitaire, par le déterminisme justement. 

Jean Louis Benoit écrit une pièce pour aujourd’hui. Il restitue le beckettien du propos en  la déréliction rance de l’homme. Il saisit aussi la terrible et aliénante assignation et accusation de l’autre qui nous regarde, et sa native cruauté. La douleur sera la substance du geste de cette équipe formidable. Marianne Basler est une homosexuelle âpre. Belle, féminine elle incarne de sa voix d’outre tombe la blessure elle même. La comédienne est une diva. Elle émeut et agace à la fois, comme par exemple lorsqu’elle se dégoûte de devoir assister aux ébats hétérosexuels des deux autres. Elle glace nos sangs quand elle s’adresse aux vivants. Elle asphyxie lorsqu’elle traverse l’espace sans but car en enfer il n’y pas plus de destinations. Maxime d’Aboville, immense acteur, est au diapason. Il est un lâche qui ne consent à l’accepter. Il lance la pièce avec la premier réplique et bien voila. Il  nous quittera par et bien continuons. Éternellement il demandera d’être lavé de l’accusation de pleutre; éternellement, il attendra son Godot.  Entre temps le comédien colonise le plateau et la salle. Impossible de le quitter du regard. Il est magnétique. Mathilde Charbonneaux quant à elle surprend, elle affronte les deux autres talents avec brio. Elle parvient à incarner une cruche pas si dupe d’elle même. Elle est aussi merveilleuse que ces deux partenaires virtuoses.

Ce Huis Clos recouvre le désuet du propos et, dans une interprétation lumineuse, où les voix emplissent les regards, y annexe une dimension actuelle. Pour ce supplément et pour le jeu admirable des comédiens elle constitue une proposition  à ne pas rater à l’Atelier à partir du 2 février.

 

HUIS CLOS, de Jean-Paul Sartre

Mise en scène Jean-Louis Benoit
Avec Marianne Basler, Maxime d’Aboville / Guillaume Marquet, Mathilde Charbonneaux, Antony Cochin / Brock
Scénographie Jean-Louis Benoit et Antony Cochin
Collaboration artistique et régie générale Antony Cochin
Lumières Jean-Pascal Pracht
Costumes Marie Sartoux
Régie lumière et son Emmanuel Jurquet

Durée : 1h20

Crédit Photos (c) Pascal Victor 

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