Théâtre
Un Beckett tragico-burlesque aux Bouffes du Nord

Un Beckett tragico-burlesque aux Bouffes du Nord

17 décembre 2015 | PAR David Rofé-Sarfati

« En attendant Godot » traite de notre désespoir devant un monde incompréhensible et de notre volonté sans cesse interrogée d’y survivre. 

[rating=3]

À la tombée de la nuit, deux vagabonds se retrouvent dans un non-lieu avec un arbre pour y attendre Godot. Les deux sont ici un couple à la Laurel et Hardy. François Loriquet est Vladimir, un Olivier Hardy protecteur, mais tout aussi perdu. Estragon, Stan Laurel chétif et couard, est joué par Abbes Zahmani dans un emploi parfait. Godot ne viendra jamais. En l’attendant, les deux amis tentent de trouver des occupations pour que le temps passe, des palliatifs. Un autre couple entre en scène : Pozzo (Alain Rimoux tient avec rigueur la proposition d’un Pozzo hâbleur et folklorique) et Lucky. Le premier est un homme autoritaire. Il se dit le propriétaire des lieux. Le second est une sorte d’esclave, un homme chien tenu en laisse, que Pozzo (on pense à Ursus de l’« Homme Qui Rit » d’Hugo avec son compagnon Homo le loup tant le personnage ressemble à un dompteur de cirque) commande tyranniquement. À la demande de Pozzo, Lucky interprète une danse, la danse du filet. Muet le reste du temps, il se met à travailler du chapeau, en se lançant dans une très longue tirade sans aucune ponctuation et inintelligible. Frédéric Leidgens est un extraordinaire Lucky et il nous donne à voir combien l’être humain est tenu par le langage, est soutenu par un discours, fut-il celui qui sera discours de non-sens. Sans ce langage les corps lâchent. Tout est surjoué mais le burlesque de Vincent est là.

Les deux nouveaux venus disparaissent; les deux vagabonds se retrouvent à nouveau seuls sur scène. La pièce se termine par « Allons-y » sans que ni l’un ni l’autre ne bouge.

Bion, le psychanalyste de Beckett, séparait les impressions sensorielles en assimilables et en non assimilables. L’absurde de « En attendant Godot » est à la lisière entre ces deux univers, entre le descriptible et l’énigmatique. L’absurde réside aussi dans le désespoir mélancolique de l’auteur qui a connu tant de deuils. Le temps a passé, le texte de Beckett a certainement vieilli. Pour Jean-Pierre Vincent l’idée de l’absurde que Becket refusait déjà est remplacée par celui du burlesque, peut être plus actuel. Nous sommes un peu désorientés par cette proposition cependant que même si l’on s’attache peu aux personnages, la salle, après l’entre-acte, s’emplit à nouveau sans défection. Le pari est gagné.

 

 

Mise en scène Jean-Pierre Vincent, dramaturgie Bernard Chartreux assistés de Frédérique Plain. Décor Jean-Paul Chambas assisté de Carole Metzner. Costumes Patrice Cauchetier. Lumières Alain Poisson. Son Benjamin Furbacco.

Avec  Abbes Zahmani, Charlie Nelson, Alain Rimoux, Frédéric Leidgens et Gaël Kamilindi.

 

 

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