Théâtre
TRUST de Falk Richter : la difficulté de tout changer maintenant

TRUST de Falk Richter : la difficulté de tout changer maintenant

20 octobre 2016 | PAR Nicolas Chaplain

A la Schaubühne, TRUST, la pièce sombre, sarcastique et saisissante de Falk Richter et Anouk van Dijk créée en 2009, scrute la complexité des relations sociales et sentimentales, la solitude, le manque de confiance en soi et en l’autre, l’épuisement et la désillusion face à une société dominée par l’argent destructeur.

Le public français connaît bien le metteur en scène et dramaturge allemand Falk Richter dont Hortense Archambault et Vincent Baudriller ont permis la découverte dès 2008 au Festival d’Avignon avec la mise en scène de Das System par Stanislas Nordey puis avec My Secret Garden et TRUST en 2010 ainsi que Rausch en 2013. Dernièrement, il a présenté Complexity of Belonging au Théâtre national de Chaillot et Je suis Fassbinder réalisé en collaboration avec Stanislas Nordey au Théâtre National de Strasbourg et à La Colline.

TRUST combine savamment théâtre, danse et musique live. Les chanteurs parlent et les acteurs dansent. Tous se précipitent superbement dans des courses haletantes et exécutent les mouvements saccadés imaginés par la chorégraphe Anouk van Dijk avec qui Falk Richter collabore souvent et dont le langage chorégraphique s’attache à représenter l’énergie incroyable, contenue et réfrénée des corps malgré l’usure et la fatigue. Las, avachis dans des fauteuils et des canapés, ces individus ont besoin de vivre, de se sentir exister, d’être regardés, d’exprimer une nervosité et une rage qu’ils contiennent intérieurement. Les interprètes tournent, sautent, circulent, se trouvent, se ratent. Souvent aspirés vers le sol, ils se jettent par terre – « Je crois que je vais m’effondrer » disent-ils -, se secouent, tentent de se relever grâce à des soubresauts urgents mais n’y parviennent que rarement, même avec le secours d’une main extérieure.

Tous livrent une parole touchante, intime et toujours stimulante sur la personne qu’ils et elles sont  aujourd’hui, qui a rêvé de changer le monde mais qui n’en a plus la force, découragés par la laideur et la brutalité d’une société gouvernée par le virtuel, le monde marchand, le système financier et les injustices qu’il engendre. Ils se demandent comment changer, prendre leur destin en main mais ils ne savent où aller, comment faire pour mettre fin à la crise existentielle qui les traverse, arrêter une relation de 10 ou 15 ans ankylosée, trouver le courage de perdre l’équilibre et la stabilité pour lesquels ils ont travaillé ardemment, changer de look, panser les blessures liées à l’enfance et l’absence des parents et enfin oser hurler, aboyer tel que les invite à le faire un coach à travers un jeu de rôle lors d’une scène irrésistible.

La langue prolixe, répétitive et parfois elliptique de Falk Richter remue, secoue, bouscule. Incisive, elle touche des endroits personnels : la valeur de l’individu, l’incapacité à être heureux et à rendre heureux quelqu’un, l’importance du regard de l’autre, le besoin de tendresse, l’impuissance face à la société capitaliste. Elle exprime la résignation et la désespérance générationnelle. « Cela ne changerait rien », « c’est compliqué de tout changer maintenant » entend-on de nombreuses fois. Elle traduit la colère engendrée par cette impuissance et la volonté de changement. Mais comment ? Faire ses valises et partir ? Acheter un T-shirt Che Guevara chez Prada ? Dépasser l’inquiétude que procurent le calme et l’isolement pour en apprécier les bienfaits ? La musique consolatrice, celle des Pet Shop Boys et de Björk, et la force du groupe sont une possible réponse. Tous se rassemblent sur le canapé, les corps se touchent et se mêlent avec sensualité.

A la Schaubühne de Berlin, le 19 octobre 2016. © Heiko Schäfer

Les vernissages de la semaine du 20 octobre
[Festival d’Automne] L’inaudible « Danse de Nuit » de Boris Charmatz
Nicolas Chaplain

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *