Théâtre

« Tremblez machines / Animal épique »: facéties abstraites au Théâtre Dunois

« Tremblez machines / Animal épique »: facéties abstraites au Théâtre Dunois

09 mars 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Théâtre Dunois (Paris 13e) accueille, du mercredi 7 au dimanche 18 mars 2018, deux formes courtes des Ateliers du Spectacle de Jean Pierre Larroche: Tremblez machines et Animal épique. Deux pièces visuellement très inventives, qui s’amusent de propositions de départ simples pour les étirer, poétiquement, jusqu’à leurs ramifications les plus absurdes. Du théâtre qui se bricole à vue, dans un geste créatif toujours renouvelé. Réjouissant, facétieux et décalé, même si le propos est parfois abscons.

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Le travail des Ateliers du Spectacle est à l’image de son fondateur, Jean Pierre Larroche: malin et plein d’humour, un peu touche-à-tout, ce dernier introduit dans ses créations un soupçon de mathématiques et beaucoup d’égarements rêveurs, accouchant de propositions poétiques et un peu absurdes qui jouent avec le sens et avec la linéarité du récit. Pour les deux pièces présentées au Dunois, Tremblez machines et Animal épique, Catherine Pavet et Zoé Chantre ont mis leur grain de sel dans l’écriture, et l’accompagnent au plateau.

Tremblez machine est comme une proposition autour du dialogue, et de la rencontre de deux mondes sensibles, l’un musical et l’autre visuel. Sur scène, un piano droit quelque peu désossé, un chevalet de peintre, et, au centre, un grand tableau noir. Elle, joue quelques mesures; lui, peint son portrait. Leurs univers vont se rencontrer et s’hybrider, à la faveur de jeux qui se lancent comme des défis, des courses contre la montre rythmées par un improbable métronome. Les deux personnages vont s’observer, s’aider, dessiner des oreilles, jouer du piano à quatre mains, se tirer le portrait… Il y a du jeu dans le jeu, un découpage du temps en plusieurs espaces, des conventions implicites qui favorisent les rencontres. La marque de fabrique de la compagnie est présente partout: dans des inventions astucieuses autant qu’improbables, que Gaston Lagaffe n’aurait pas reniées (vous êtes-vous déjà demandé comment tourner les pages d’une partition avec le genou?), dans le bricolage fait en direct et à vue, dans des mécanismes de scène qui ménagent un peu d’imprévu, dans l’invitation d’un absurde un peu surréaliste où toutes les propositions sont poussées un peu plus loin que le raisonnable pour finir par aller flirter avec le clown. C’est un spectacle visuel et sonore très ludique, dans lequel les interprètes prennent un plaisir communicatif. C’est rythmé, astucieux, et, pour un peu, on en redemanderait à la fin des 40 minutes.

Animal épique est également un jeu, autour d’une proposition de base que la pièce étire: une bête fantastique rôde dans un bois, si personne n’arrive à la voir et à s’en saisir, comment se la représenter? De tableau en tableau, on s’éloigne graduellement de la chose elle-même (est-ce elle qui ouvre le spectacle derrière un voile, personnage affublé d’un masque inquiétant?) pour se perdre dans des représentations de plus en plus métaphoriques, en faisant le grand écart entre le pseudo-documentaire et la sculpture monumentale clairement métonymique (l’animal représenté par ses cornes, agrandies au-delà de toute proportion réaliste).  Malicieusement, le spectacle semble nous rappeler que la carte n’est pas le territoire, au fur et à mesure que les personnages s’enfoncent dans une abstraction croissante. On pense inévitablement à Nessie ou à la Bête du Gévaudan: quand la représentation n’est plus alimentée que par le fantasme, tous les délires deviennent possibles. Toujours est présent le bidouillage, la création qui se fait à vue: certaines représentations de l’animal sont tentées à partir de matériaux (carton, bois, plastique) présents sur scène, avec beaucoup d’ingéniosité. Toujours, aussi, sont présents l’absurde, le décalage, la surprise. Et l’humour, toujours facétieux, peut-être plus discret, ou moins évident, que dans le spectacle précédent. La course-poursuite sur carte est à cet égard très réjouissante. La poésie est toujours présente, aussi, dans la révélation de ce qui est caché, dans la surprise de voir apparaître des choses là où on aurait juré qu’il n’y avait rien. Même si ce petit spectacle est rythmé, il souffre un peu d’une moindre intensité dans l’incarnation: les interprètes peinent à se relier et à garder leur énergie, ils sont plus appliqués que vraiment présents au plaisir de jouer et de faire. Le spectacle, encore jeune, n’a pas encore tout-à-fait trouvé son ryhtme.

Globalement, ce diptyque est très plaisant à découvrir, surtout si on y va dans un esprit ludique et joueur, en phase avec celui qui a présidé à la conception de ces histoires fort peu linéaires. Les plus jeunes s’amuseront des inventions scéniques et des trouvailles visuelles, les plus mûrs décortiqueront les messages, mais il y a fort à parier que personne ne s’ennuiera.

Au Théâtre Dunois jusqu’au 18 mars, mais aussi au festival Les Giboulées à Strasbourg à la fin du mois de mars.

conception et interprétation : Jean Pierre Larroche, Catherine Pavet et Zoé Chantre
lumière et régie générale : Benoît Fincker
musique : Catherine Pavet
costumes : Sabine Siegwalt
construction : Emilien Diaz, Nicolas Diaz, Benoît Fincker, Jean-Pierre Larroche
contribution à l’écriture : Léo Larroche
administration : Charlène Chivard avec l’aide de Zoé Pautet
production : Laurène Bernard et Doina Craciun
visuels: (c) Les Ateliers du Spectacle

Infos pratiques

Théâtre BO Saint Martin
Caves Mercier
Le Bozec-Virginie

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