Théâtre
Traverse ! Festival itinérant des arts de la parole fête dignement sa deuxième édition.

Traverse ! Festival itinérant des arts de la parole fête dignement sa deuxième édition.

29 août 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

En 2019, Traverse ! Festival itinérant des arts de la parole avait pris la suite de Contes en Chemins. Sous l’impulsion de Nicolas Bonneau, et de son désir!, le festival nouvelle formule pour sa deuxième édition sort une fois encore des sentiers battus du conte traditionnel.

Un festival au plus près des gens

Dans le Haut Val de Sèvre, pays poitevin entre Niort et Poitiers, Traverse ! sous la codirection de Noémie Sage et de Nicolas Bonneau est la suite logique des collaborations déjà entreprises depuis l’implantation de la troupe La Volige en Haut Val de Sèvre il y 6 ans. Le festival s’inscrit au plus près d’un pays, de ce que désormais on nomme avec condescendance et snobisme un territoire. À l’opposé des gilets jaunes, le public enthousiaste dans une ambiance de candeur et de fraternité rafraîchissantes se retrouve, entre habitués, anciens comme jeunes, bénévoles et curieux débarquant de tout le département. La question de Nicolas Bonneau, directeur artistique, est la mémoire, celle qui se partage et devient, par la force du récit, un bien collectif. Magnifique conteur, il sait que la mémoire n’est que glissement. Les souvenirs se transforment avec le temps ; c’est leur destin. Peu lui importe la pure véracité. Il connaît la force de la fiction et d’une (ré)écriture acceptée de tous. Il nous explique : on n’a pas besoin que ce soit bien, l’important c’est la complicité. Le festival est itinérant ; une équipe de bénévoles doivent chaque soir démonter les équipements pour les remonter plus loin sur le territoire. C’est entre deux démontages que Nicolas Bonneau nous consacre de son temps pour répondre à nos questions.

Toute La Culture : Nicolas Bonneau, comment tout cela a commencé ?

Nicolas Bonneau : Je ne viens pas d’un milieu qui donne confiance , je suis d’un milieu prolo où je n’avais les codes. Je n’ai même pas eu le conservatoire municipal. Sauf qu’avec mon pote de Nantes on a écrit une première histoire, une histoire de ma famille et on a fondé alors notre compagnie. La pièce était un solo ; je jouais. Tout était très écrit, très littéraire ; je cherchais déjà une forme mais j’étais encore dans le théâtre et ne me sentais pas très heureux dans le théâtre. Puis je suis parti au Québec pour écrire une pièce de marionnette pour une compagnie franco-québécoise. Au Québec un soir j’entre dans un café et je les vois : ils boivent tous des bières et ils écoutent des conteurs qui se succèdent leur raconter des histoires. Je saisis que ce sera ça mon mode d’expression : l’oralité où je serai au centre. Je me propose dans ce bar et dès la semaine suivante je raconte une histoire. Je découvre que je connaissais plein d’histoires traditionnelles et je me suis mis à arpenter toutes les scènes ouvertes de conteurs. À Montréal elles sont nombreuses (la plus célèbre est Le sergent recruteur) ; cette forme n’existe pas en France hors les festivaliers de contes. Le conteur de veillée a disparu en France tandis qu’il a perduré au Canada par les camps de bûcheron. À cette tradition correspond du coup des histoires traditionnelles connues de tous. J’apprenais un nouveau métier. Très vite j’ai trouvé ma façon de faire. Au début je jouais le personnage comme au théâtre ; je racontais par exemple la mort de mon chien sous l’orage et je fondais en larmes à genoux devant le public attablé. J’ai appris à raconter en gardant une distance, sans jouer le personnage sauf de temps en temps sous forme d’un petit signe. J’ai ma façon. Normalement les conteurs ne disent pas Je ; moi j’aime bien me mettre en scène comme un témoin de l’histoire à l’image de la construction des nouvelles de Maupassant.

Toute La Culture : et votre inspiration vient d’où?

Je ne parle que de choses que je connais ; je ne me sentirais pas légitime à dire des contes japonais. J’attache une grande importance au collectage qui est à la base de mon travail : collecter des gens. Le collectage est à chaque fois différent. J’ai une idée de sujet que je laisser digérer, puis je construis une enquête qui va intégrer la collecte d’informations auprès des individus concernés : c’est le collectage. Par exemple pour Sortie d’usine où je parle de la fin de carrière de mon père ouvrier j’ai collecté par le bouche à oreille et auprès de tous ses amis de l’usine, pas auprès de mon père (mort plus tard de l’amiante) qui ne voulait pas en parler. J’ai ainsi écris un conte sur mon père qui raconte une histoire collective, une mémoire commune ; à la fin seulement le personnage central Gilbert Simmoneau rencontre mon père.

Toute La Culture : comment Traverse ! Festival itinérant des arts de la parole a pu survivre cette année ?

Les élus au mois d’avril ont proposé d’annuler le festival qui devait avoir lieu début juin. J’ai proposé avec Noémie Sage (directrice de production) d’attendre. On pouvait attendre en retardant le plus possible. On a proposé une version diminuée pour fin août avec 80 places payantes et en extérieur sans le chapiteau. Ils nous ont donné un accord de principe début juin. On s’est dit : On y va. Nous avons reçu un OK définitif trois jours avant le début du festival. La situation sanitaire les contraint à donner un accord trois jours par trois jours, car il eut suffit qu’un cas de Covid arrive. Si l’annulation totale avait du être décidée les artistes et les techniciens auraient été protégés par les dispositifs gouvernementaux. En revanche, la communauté de communes du Haut de Val de Sèvre (sans cet argent public le festival ne sait exister) aurait financé un festival qui n’aurait pas eu lieu. En ce qui concerne la diminution de la jauge et des propositions, les troupes prévues mais non programmés dans la version 2020 seront programmés lors de la prochaine édition.

Toute La Culture : le festival s’inscrit dans la durée?

Le festival n’est ni un festival sur la ruralité, ni un festival de la ruralité. Il est un festival sur l’art de la parole qui s’inscrit sur un territoire. Dans les années 70 il y a eu un renouveau du conte mais attention le conte devient très vite ringard. Il faut renouveler sans cesse l’art du conte. Je ne raconte pas forcément des contes mais des histoires. Dans un de mes spectacles Qui va garder les enfants c’est une succession de portraits. Je joue à jouer le personnage par exemple de Ségolene Royal. Le texte qui est écrit n’est a pas celui qui se dit car il s’agit de mémoire orale donc cela nécessite une mise en espace comme pour la danse. Aussi, je ne peux pas simplement relire un texte pour répéter avant une représentation.

L’ancrage de ma compagnie La volige dans le territoire s’est opéré en ces 8 ans où par exemple nous avons organisé des conférences citoyennes. J’allais une semaine chez une personne puis on racontait ce qui était sa vie son métier devant un public. Comme avec cette agricultrice en chévrerie, on s’est retrouvé en novembre 2005 devant 200 personnes pour la raconter. Un autre projet emblématique fut la réouverture temporaire de cafés fermés au cours de soirées d’échanges. On envisage de faire tourner cette formule ailleurs sous forme de petit festivals. À Pamproux on a même réinvesti un lieu qui est désormais ouvert de façon permanente.

Fin de l’interview : Nicolas Bonneau nous quitte pour rejoindre l’armée de bénévoles orchestrée par Noémie Sage.

Une programmation attachante dont un spectacle burlesque et époustouflant

Côté programmation l’agenda du festivalier s’articule en deux lieux et en deux propositions. Pour les midi chez l’habitant les comédiens investissent des espaces privés pour jouer des pièces ou lire des textes ou des contes. Le soir un spectacle est précédé de Les Tranversales, qui consiste en un bistrot animé autour de contes, de chant et/ou des performances. Ces virgules artistiques inspirés des bars quebecquois sont animés par Fannytastic, armée de sa voix plurielle et de son accordéon. Fannytastic séduit par son énergie vocale que nous avions applaudie l’année dernière avec le spectacle Mes nuits avec Patti Smith, promenade autour du personnage de la chanteuse des années 70.

Lors d’une soirée magique assis autour d’un lavoir éclairé de mille petites bougies, Amélie Armao a joué le conteuse de veillée avec un texte mêlant la fiction parfois fantastique et le pédagogique. La comédienne réussit à faire vivre les objets animés depuis déjà longtemps et a captivé un public attentif et sage.

Un autre soir à l’Helianthe à la Crèche une pièce burlesque, physique et époustouflante transforma ce lieu un peu triste en la grande salle joyeuse d’un éphémère Centre Dramatique National pour une pièce contemporaine affûtée. La compagnie KF de Rennes a présenté Ma famille, une tragi-comédie contemporaine sur les liens familiaux écrite par l’Uruguayen Carlos Liscano ; la pièce est une métaphore du déclin de la famille et de façon générale de notre condition humaine. On y vend les enfants ou les parents avec une même désinvolture et si l’amour circule entre les êtres il semble circuler à contrecœur. Les personnages qui pataugent dans l’instance économique nous font rire, d’un rire clair et âpre. Les deux comédiennes Camille Kerdelllant et Rozenn Fournier sont épatantes. Inoubliables. Elles ont imaginé une merveilleuse clownerie où le témoignage enfantin glisse vers le récit, puis le récit vers le théâtre. La pièce fut très applaudie.

Un prochain spectacle.

On l’aura compris : Traverse ! devient un rendez-vous annuel cardinal des arts de la parole. Ce nouveau point de gravité s’équilibre de ses modalités particulières, de l’itinérance, du haut niveau des propositions, de l’implication des bénévoles, du dynamisme de l’équipe organisatrice orchestrée par Noémie Sage et des talents conjugués autour de Nicolas Bonneau. Celui-ci travaille à son prochain spectacle Mes ancêtres les Gaulois qui tient chronique sur six générations de la famille Bonneau, une chronique intriquée avec l’histoire de France. Car au fond, au-delà de la mémoire collective et de son appropriation complice par chacun, ce qui anime Nicolas Bonneau réside dans une valeur universelle et généreuse de ces territoires : une vertu qui s’appelle la transmission.

FESTIVAL TRAVERSE !

DU 24 AU 29 AOÛT 2020

Billetterie du festival :

Guichet nomade : la billetterie ouvre sur place 45 minutes avant le spectacle.

Crédit Photos Michel Hartmann

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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