Théâtre
Toute Vérité de Marie NDiaye et Jean-Yves Cendrey

Toute Vérité de Marie NDiaye et Jean-Yves Cendrey

05 mai 2011 | PAR Claire Linda

Un père (Daniel Martin), un fils (François André), une relation conflictuelle, le monologue d’un fils à qui le père mort répond. Pièce écrite à 4 mains, la voix du père est ici recomposée par Marie NDiaye, (lauréate du prix Goncourt 2009 pour Trois Femmes Puissantes). Tandis que la voix du fils est celle du romancier Jean-Yves Cendrey dont on apprend qu’il s’agit de propos autobiographiques. Mari et Femme depuis vingt ans, Marie NDiaye et Jean Yves Cendrey offrent ici un texte d’une extrême violence, dont il est difficile de sortir indemne. La colère des âmes et des corps est  transpercée par une langue qui hurle, un vocable d’une douloureuse précision, toujours juste et aiguisés pour blesser.

Toute Vérité est l’impossible  dialogue entre un fils et un père mort. Les deux voix s’affrontent dans une joute verbale sans issue. Avec une haine et une colère inouïe des mots et du récit, le fils livre ici un jugement sans appel à la figure du patriarche, sur le modèle de la Lettre au père de Kafka.

C’est l’histoire d’un enfant battu, d’un adolescent en rébellion frôlant la délinquance, d’un adulte qui tente de se reconstruire dans l’écriture et règle ses comptes avec le passé.  Le père est un sous officier xénophobe, misogyne, alcoolique et violent qui n’a eu de cesse de tenter de soumettre son fils. Pourtant il  essaie de se défendre maladroitement. Le fils accuse et dénonce tandis que le père offre justifications, sur récits dont le pathétique a vite fait de mettre mal à l’aise le spectateur. Le père parle avec des phrases toutes faites, bien à l’abri de ses émotions et d’une dérangeante réalité. Censé protéger l’enfant, tente de le soumettre, s’ennuie lorsqu’il parvient à lui faire déserter la maison familiale. Le texte ne constitue pas un dialogue mais un jeu d’accusation et de défense maladroite. En effet Marie Ndiaye a choisi de proposer des circonstances atténuantes à ce père, lui aussi enfant battu et mal aimé. Selon l’auteur l’humour est essentiel « si c’est épouvantable, cela doit quand même être contrebalancé par la drôlerie et le grotesque ! » Alors même que le récit du Fils est bouleversant, on est séduit par la figure du père. Interprété par Daniel Martin, le comédien offre une belle performance, entre grotesque et sublime,  et touche au plus près ce rôle difficile dont il parvient à communiquer toute la subtilité dérangeante. En revanche le jeu du jeune comédien manque de conviction. La  voix timide et ampoulée ne semble habiter ni les mots, ni la situation. Une gestuelle systématique des bras accompagne chacun de ses mots et son jeu trop plein de mimiques garde malheureusement le spectateur à distance. L’extrême dénuement du dispositif scénique (une chaise) et le minimalisme de la mise en scène transposent parfaitement l’incommunicabilité entre le fils et le père et l’absence de dialogue.

Toute Vérité est un texte impudique qui exprime deux vérités de Vie avec une belle intensité.

 

Extrait

Fils : Je peux te paraître sévère, voire impitoyable, et cependant, sois-en persuadé, je ne refuserais pas de me rappeler la fois où tu me serais apparu à ton avantage, si la chose était advenue.
Père : Le sanglier formidable que j’ai tué d’une balle une seule dans le bois de Bruty ? Le discours de mariage que j’ai improvisé pour ton cousin Michel ? Les victoires successives au tournoi de pétanque du camping de Châtelaillon ? La boiteuse que j’ai prise en stop sur la 113 ?

Père : Ton entêtement, j’avais entrepris de le briser, pour ton bien, comme on m ‘a enseigné à le faire, mais c’est moi que j’ai brisé à vouloir te mater, et ça, on ne me l’avait pas enseigné, et moi je crois que le père réduit à l’échec par le fils dans l’éducation de celui-ci est digne d’une certaine pitié. Surtout que le fils s’exagère.
Fils : (…) je tiens quand même à te remercier encore, car tu fortifias précocement chez moi quelques saines aversions, et je te dois notamment d’avoir échappé au service militaire, exempté que j’en fus pour avoir déclaré que je refusais l’uniforme et d’obéir à aucun ordre, considérant qu’après dix-sept ans passés sous le feu de ta médiocrité j’étais en droit de vomir le kaki et ma patrie avec, de vomir ma patrie dans le creux d’un képi.

 

Marie NDiaye et Jean-Yves Cendrey Toute vérité (Gallimard)

 

(C) Stéphane Trapier

 

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