Théâtre
« Tournée générale » pour sa première édition propulse le spectacle vivant au sein même des bars de quartiers.

« Tournée générale » pour sa première édition propulse le spectacle vivant au sein même des bars de quartiers.

01 juin 2019 | PAR La Rédaction

 

Le festival Tournée Générale se déploie dans huit Bars du 12eme arrondissement de Paris entre Porte de Charenton et Daumesnil, qui accueillent des artistes de théâtre, de danse et des musiciens qui cherchent à partager leur geste autrement, hors des institutions

Le festival Tournée Générale, c’est pas moins de 28 spectacles en 4 jours, du 6 au 9 juin 2019. Au programme, des artistes de théâtre, des musiciens, des conférenciers gesticulants qui partagent avec les patrons de cafés qui les accueillent un désir d’inventer d’autres manières d’être ensemble. D’autres façons dialoguer. De nombreuses pépites sont à découvrir. Un pêcheur de perles par exemple, adaptation par Dorian Rossel de sa belle mise en scène de Laterna magica de Bergman, que l’on retrouvera au Festival d’Avignon au 11 ? Gilgamesh Belleville. Avant sa création à La Manufacture, à Avignon également, le metteur en scène Kheireddine Lardjam présente une lecture scénarisée de Désintégration de Ahmed Djouder, un pamphlet virulent qui pointe les carences du modèle français d’intégration. Avec Mexicas, Alexandre Pallu et ses musiciens nous entraînent dans une intense traversée de la littérature mexicaine, tandis que Clara Chabalier fait d’un petit bar de quartier un lieu d’immersion en terre pasolinienne. Au PMU Au Bon Coin, quartier général du festival, Rachid Bouali déploie son conte autofictif Cité Babel. Et Louise Emö, présente pendant les quatre jours du festival, met les mots vibrants de sa Spoken Word Tragedy à l’épreuve de plusieurs établissements du quartier. Le tout en entrée libre, dans des espaces transformés par Emmaüs, qui profite de Tournée Générale pour exposer des objets à la vente.

 

Anaïs Heluin nous a fait le plaisir de répondre à nos questions. Interview …

Toute la culture : Le festival Tournée Générale ose un rapprochement entre l’univers du spectacle vivant et celui des bars. Comment avez-vous imaginé ce mariage ?

Anaïs Heluin : Journaliste spécialisée en théâtre, je fréquente assidûment les institutions théâtrales et tous types de lieux où se déploie le spectacle vivant. Si je vais un jour à la Comédie-Française ou au Théâtre de la Colline, le lendemain je peux me retrouver sous un chapiteau, dans un appartement ou encore dans une rue quelconque de région parisienne ou d’ailleurs. J’aime ces déplacements. Ils me sont nécessaires pour penser le théâtre et ma pratique d’écriture. Pour découvrir des démarches artistiques singulières, et rencontrer des artistes, des spectateurs, des techniciens différents. Car si j’écris, c’est d’abord par goût de la rencontre. Par amour de la parole. Or, dans les lieux dédiés au théâtre, celle-ci se libère à mon avis rarement. Surtout entre professionnels. Elle a tendance à rester renfermée sur elle-même, à se cantonner à l’actualité de la discipline. La parole de tous les jours, la confidence, le badinage, la séduction ont peu de place dans les théâtres. Ils sont pourtant ce qui donne de la chair à une relation, à un échange. Je fais donc partie de ceux qui, après un spectacle, se sauvent pour aller poursuivre la soirée au café d’à côté. Ou près de chez moi, dans le 12ème arrondissement, où il existe encore de nombreux bars et restaurants de quartier où j’ai mes habitudes, ainsi que des voisins devenus des amis. Comme bien des belles histoires, c’est d’une conversation de comptoir qu’est née l’idée du festival Tournée Générale. Avec Amar, le super patron du Bon Coin, bar PMU situé juste en bas de chez moi, nous avons eu l’idée d’organiser chez lui des spectacles et des concerts, d’imaginer d’autres manières de faire vivre son lieu. C’était en février 2019, et cette envie n’a pas tardé à faire le tour des copains et des comptoirs du quartier. Très vite, j’ai eu le désir d’associer d’autres lieux au Bon Coin, à travers un temps fort. Le temps d’un festival. L’idée a suscité un enthousiasme immédiat, aussi bien parmi les amis, les voisins que parmi les artistes à qui j’en ai parlé. Tout a été très vite. Une équipe, formidable, s’est constituée dans le quartier. Nous avons monté une association, et j’ai construit une programmation en fonction des lieux qui ont accepté de s’embarquer avec nous dans l’aventure. Notre intuition, à Amar et moi, s’est confirmée auprès des autres patrons de cafés : des passerelles sont à inventer entre bars et théâtre. Des moments de rencontre sont possibles, à condition que chacun accepte de se déplacer. De se mettre en danger.

Si elle a existé dans le passé, l’association entre spectacle vivant et monde du bar paraît innovante aujourd’hui. Que pensez-vous qu’elle puisse apporter au paysage déjà bien dense des festivals parisiens ?

A.H : Si l’on s’inscrit dans la logique festivalière qui prime aujourd’hui, nous souhaitons aller à l’encontre de sa dimension consumériste. En inscrivant Tournée Générale dans un quartier précis – la plupart des bars partenaires sont situés autour de la rue Claude Decaen, dans un petit périmètre joliment nommé la « Vallée de Fécamp –, nous souhaitons participer à ses activités au-delà du temps du festival. Nous projetons pour cela de travailler avec les acteurs associatifs de proximité, et de continuer d’imaginer des façons de dialoguer avec tous les habitants du quartier. Cette année, nous exposons dans quatre bars le travail d’un voisin, le dessinateur Eric Kuntz qui, en plus d’avoir réalisé gracieusement l’affiche du festival et tous les visuels de notre site internet, est d’un soutien précieux pour tout ce qui concerne Tournée Générale. D’autres artistes du quartier se sont déjà engagés pour la prochaine édition du festival. Et nous aimerions mettre en place des ateliers qui permettraient de renforcer notre inscription dans la durée. La grande majorité des festivals, aujourd’hui, sont pensés et construits d’une manière très hiérarchique. Quasi-sacralisé, l’acte de programmation a tendance à être posé de manière autoritaire, sans réel dialogue avec les artistes et avec le territoire. Tournée Générale se veut beaucoup plus horizontal, ouvert aux propositions, aux idées de chacun. Il prône l’intranquillité, la fragilité et le questionnement. Je souhaite que s’y réfléchissent les notions mêmes de festival et de programmation. On observe, depuis quelques années, un passionnant mouvement dans cette direction. Des artistes ou des professionnels, souvent jeunes, créent des festivals dans des lieux improbables. Ils invitent le théâtre loin des grandes villes, dans des villages, où ils proposent parfois des créations in situ. C’est le cas par exemple d’Un festival à Villerville en Normandie, d’Un Festival à Villeréal dans le Sud-Ouest ou encore du Lynceus Festival à Binic – Etables-sur-Mer. Ce type de démarche est plus difficile à concrétiser à Paris. C’est le défi que nous nous lançons, persuadés comme Olivier Neveux que « travailler à la mesure de l’individu, c’est considérer que le théâtre ne peut pas changer le monde, qu’il peut tout au plus changer un monde », et que « cela n’est ni triste, ni insignifiant. Changer un monde signifie, parmi d’autres, ne plus reconnaître tout à fait celui-là, être éventuellement troublé de ne plus le reconnaître » (Contre le théâtre politique, La Fabrique éditions). L’espace du bar me semble idéal pour nourrir cette réflexion.

La programmation réunit du théâtre, des lectures parfois musicales, des conférences gesticulées, de la musique, du stand up…  Quels ont été vos critères de programmation ?

A.H : La programmation de cette édition 0 de Tournée Générale rassemble des artistes dont je suis le travail, et dont le geste peut faire sens dans le cadre de notre démarche que nous voulons la plus égalitaire possible. J’ai opté pour une programmation sans frontières de disciplines, ouverte à tous types de récits, à toutes esthétiques tant que celles-ci font sens dans l’espace que nous nous sommes choisis. Tant que s’y ressent la quête d’horizontalité, de partage qui est la nôtre. Si la programmation m’attire depuis longtemps, c’est par la subjectivité aiguisée qu’elle nécessite et se doit d’affûter sans cesse. C’est pour construire un récit, un univers, à partir d’un mélange de pensées et d’émotions. C’est pour s’emballer, mais aussi pour douter de manière collective. Avec l’équipe du festival et des cafés, les artistes programmés et les habitants, mais aussi avec des personnes engagées dans des aventures proches de la nôtre. Comme les artistes Clara Chabalier et Alexandre Pallu, qui en plus de venir jouer dans nos bars pendant le festival programment une fois par mois des lectures à la Trockette Café-Atelier, le bar de l’association La Petite Rockette. La programmation est à l’image de notre public idéal : curieuse, ouverte et éclectique. L’identité de Tournée Générale tient d’abord dans les lieux investis, et dans la relation entre tous les acteurs du festival, qui influence autant les formes que les récits proposés. Les spectacles hybrides, au croisement de plusieurs disciplines, ont à mon sens tout particulièrement leur place dans des cafés. En se jouant des frontières entre les arts, leurs auteurs font preuve de la liberté, de la personnalité nécessaire pour jouer hors des lieux dédiés à l’art. Pour mêler ses mots, ses gestes ou ses notes aux sons et aux paroles de tous les jours. Sans les placer au-dessus, sans chercher à les imposer. Plus ou moins proche du théâtre selon les personnes qui pratiquent, la conférence gesticulée – forme singulière de prise de parole inventée par Franck Lepage, entre intime et politique, entre savoirs froids (théoriques) et savoirs chauds (tirés de l’expérience) – se prête très bien à l’espace du bar. Pour cette raison et parce qu’elle vise à partager des savoirs qui « ne sont pas légitimés par une instance universitaire ou par le CNRS, lit-on sur le site de l’association d’éducation populaire politique L’ardeur, nous lui consacrons un focus. Tournée Générale donne à penser autant qu’à rire et à rêver.

Le festival propose une promenade de bar en bar, de spectacle en spectacle. Comment avez-vous imaginé l’expérience du spectateur ?

A.H : Nos huit bars partenaires sont très différents les uns des autres. Entre le PMU Au Bon Coin, notre quartier général, et l’élégant Capri’s, il y a non seulement une grande différence de superficie, mais aussi de clientèle, d’univers. Tournée Générale propose ainsi un parcours tout en contrastes sur le plan des lieux autant que des esthétiques. De la taille réduite de la plupart des cafés, nous avons cherché à faire un avantage. Grâce à une programmation en simultané dans plusieurs lieux, habitués des bars et festivaliers peuvent aller où ils veulent. Selon l’envie du moment, ils peuvent par exemple assister le premier jour, après le rituel de café poésie d’ouverture de Rodrigo Ramis, à un conte de Rachid Bouali au Bon Coin, écouter les belles compositions et les reprises d’Adèle and the Brothers à L’Espace Détente – le plus grand bar du festival avec Le Capri’s –, ou encore voir les Tentative(S) de Résistance(S) tout-terrains de Marie-Do Fréval. De la même manière que les patrons et serveurs des bars ainsi que les artistes sont amenés à s’adapter à des situations inhabituelles pour eux, le spectateur doit s’y accommoder en pénétrant dans chaque lieu. Il est ainsi d’autant plus actif qu’il doit construire son parcours, faire des choix. Grâce à un partenariat avec Emmaüs, il a aussi la possibilité de chiner, car tous les objets utilisés pour décorer les cafés sont mis en vente à la fin du festival. Deux lieux accueillent également des espaces de vente permanents tout au long du festival. On peut écouter une conférence gesticulée, une pièce ou un concert en buvant un verre, on peut sortir quand on veut pour prendre l’air ou changer d’univers. On est dedans et dehors, à la recherche de la trajectoire juste. Du meilleur équilibre possible. Car si Tournée Générale revendique le droit à l’hésitation, à l’inachevé et même à l’échec, il le fait avec détermination. Dans la joie.

 

Festival Tournée Générale.
Du 6 au 9 juin dans des Bars du 12ème Arrondissement de Paris
 
Crédits Photos
Vernissage d’Eric Kuntz à l’Annexe le 25 mai 2019. Crédit Marie Olona.
Concert de Guitare2luxe au Bon Coin le 25 mai 2019. Crédit Marie Olona.
Portrait d’Anaïs Heluin. Crédit Mathieu Génon
 

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