Théâtre

To burn or not ? Le travail c’est (rarement) la santé

To burn or not ? Le travail c’est (rarement) la santé

16 octobre 2017 | PAR Antoine Couder

Les Marseillais du théâtre de l’Atelier étaient à pied d’œuvre et à Main d’œuvres pour présenter leur création. Un travail réalisé avec des personnes qui ont réellement suivi les ateliers de Pôle Emploi et sont peu à peu devenues acteurs.

On connaît le distinguo qu’établit Bernard Stiegler entre travail et emploi, ce dernier enfermant les individus dans la prolétarisation, en les privant de tout savoir et de toute initiative. Pas un hasard donc si le philosophe était en visio-conférence dans une sorte d’introduction durant laquelle il reprenait les termes de son analyse avant que ne démarre la représentation qui a fait salle comble samedi 14 octobre à Saint-Ouen.

Le carré de l’emploi. Joué par un groupe composé d’intellectuels précarisés (ancien journaliste, éducateur spécialisé, urbaniste…), « To burn or not » hésite généreusement entre performance et spectacle vivant, établissant un continuum entre l’absence d’emploi et l’emploi de l’absence, mélangeant ceux qui travaillent et qui n’en peuvent plus et ceux qui désespérément cherchent ce CDI qui pourrait les sauver du RSA. Les dialogues sonnent juste, surplombant la double contrainte imposée à ceux et celles qui veulent s’en sortir : un travail roboratif   – au mieux sans grand intérêt-  ou pire, un travail qui pose trop de questions pour être sérieusement exécutées. La logique est implacable, elle est induite plus que dite : il faut bien admettre que les cercles lumineux du « moi » ne peuvent entrer dans le strict carré de l’emploi. Aussi, toute la pièce est un appel à l’imaginaire, à de nouvelles utopies qui seules pourraient asseoir positivement un projet professionnel.

Corps symptôme. « To burn or not ? » se fait l’écho de ces fameuses « conférences gesticulées » issues de l’Education populaire et consistant en une prise de parole publique sous la forme d’un spectacle militant. C’est d’ailleurs les limites de l’exercice de cette pièce dont la matière politique déborde sur l’écriture théâtrale et qui a surtout pour fonction de lier les interventions des uns et des autres. L’apport d’Isabelle Cavois pour la danse parvient toutefois à équilibrer cette fragile équation entre corps symptôme (du malaise au travail) et corporalité libératoire, les ponctuations dansées permettant au sujet de sortir physiquement du piège dans lequel il se débat. Au passage, on comprend mieux la médecine du travail lorsqu’elle évoque cette révolte des corps dont elle est souvent la spectatrice impuissante et qui boucle la boucle des processus de précarisation de la santé.

On est tous des artistes ? Reste toutefois cette impasse du discours critique qui peine à aller au bout de sa logique, sinon en proposant que nous devenions tous artistes pour réinventer le travail …  Le doute s’épaissit autour de cette doxa managériale qui puise dans la personnalité des individus les ressources de sa performativité et de son organisation. La pièce s’en fait ironiquement l’écho in fine, en soulignant la surpsychologisation des ateliers de Pôle emploi ou en transformant cette recherche en jeu télé. On aura compris que les auteurs et les acteurs n’étaient pas dupes de ce jeu de masques qui, pour le coup, valait bien un spectacle.

Visuel:  ©libre de droits, Mains d’œuvres

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », une autofiction portée par l’histoire de la musique enregistrée qui a été sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il écrit actuellement une fiction anthropologique se déroulant entre l’Allemagne, la Suisse et la France.

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