Théâtre
To Be a Machine (version 1.0) / Bush Moukarzel et Ben Kidd / Dead Centre : “S’envoler autre”

To Be a Machine (version 1.0) / Bush Moukarzel et Ben Kidd / Dead Centre : “S’envoler autre”

07 décembre 2020 | PAR Sylvia Botella

Une création vertigineuse, portée par un lyrisme formel et une étrangeté de ton dévorante… To Be a Machine (version 1.0) de Bush Moukarzel et Ben Kidd / Dead Centre, adaptée de l’ouvrage éponyme de Mark O’Connell ? Oui. Une vraie dramaturgie(s) de fou découverte au Festival Impact 100% digital en novembre 2020 au Théâtre de Liège !

De quoi s’agit-il ? D’un personnage qui voyage, hors de lui de personne en personne, d’un auteur (Mark O’Connell), d’un acteur (Jack Gleeson), d’un personnage culte de série (Joffrey Baratheon dans Game of Throne).

En tout cas, d’un être humain qui se livre durant 45 minutes à une immersion dans le transhumanisme : du body hacker Tim Cannon (le rêve de devenir un cyborg) au directeur de l’ingénierie chez Google Ray Kurzweil (le rêve de l’humain de se fondre dans la machine) jusqu’au directeur de Alcor Life Extension Foundation Max More (le rêve de l’humain de ressusciter grâce à la cryogénisation).

Mais pas seulement. Dans To Be a Machine (version 1.0) tout s’inverse ! C’est l’œuvre à l’état double, singulière et effarante. Les spectateurs sont du côté du « fantasme désincarné » : ils.elles regardent via la webcam leurs visages flottants uploadés dans un frontal à l’Italienne streamé et persistant en deçà de l’écran. Tandis que le streaming est du côté du vivant : un personnage nous raconte des histoires transhumanistes en anglais sous-titrées en français dans lesquelles le corps est perçu comme « un problème qui attend d’être résolu » au MAC Belfast en Irlande du Nord. Le public transplanté réagit. Il rit, il pleure, il tousse.

Peu d’œuvres comme To Be a Machine (version 1.0) de Bush Moukarzel et Ben Kidd de Dead Centre, ont le courage de questionner ainsi le théâtre avec l’angoisse profonde de l’acteur Jack Gleeson qui se demande ce qu’il reste de lui à chacune de ses « mues » (ou rôles) et s’il reste des spectateur.trice.s pour regarder la beauté du vivant.

Dans ces temps de crise incorporé, y-a-t-il encore quelqu’un pour jouer ? Y-a-t-il encore quelqu’un pour regarder, écouter ? C’est probablement ainsi qu’il faut entendre les premières phrases de Mark O’Connell (alias Jack Gleeson) : (…) Ravi de vous rencontrer (…) c’est donc formidable d’être ici et de mourir en temps réel… regroupés comme autour d’un feu de camp, côte à côte avec d’autres personnes, si proches que vous êtes presque émus…En regardant autour de vous, vous pouvez voir que vous n’êtes pas seuls, que vous faites partie d’un public… en fait c’est une salle pleine ».

To Be a Machine (version 1.0) pose la question de l’existence. Et à l’instar des spectateur.trice.s, l’acteur Jack Gleeson ne cessera de (se) poser implicitement la question la plus célèbre des monologues Shakespeariens « to be or no to be:that is the question », Hamlet, Acte III. Nous sommes cette question.
Et dans l’urgence des temps présents, il ne reste précisément que cette question pour continuer d’écrire, créer, être un.e artiste, être un.e spectateur.trice, être soi et tant d’autres à la fois.

Il ne reste plus qu’à continuer d’essayer de vivre, qu’à être une machine pour poétiser son environnement sur fond vert, pour ne pas devenir gris. Après tout, l’être humain n’est-il pas une machine !? L’acteur n’est-il pas une machine !? Une machine qui crée des images, imagine des jeux de mots, voyage de personne en personne. « Je ferais mille petits changements qui, peu à peu, imperceptiblement, me permettraient d’être vous », confie l’acteur Jack Gleeson. Le.la Spectateur.trice n’est-il.elle pas une machine !? Une machine qui peut rire, pleurer, tousser et avoir une presque Second Life dans un frontal à l’Italienne streamée.

Il ne faudrait pas croire pour autant que To Be a Machine (version 1.0) de Bush Moukarzel et Ben Kidd de Dead Centre est une ode au transhumanisme salvateur : numérique = zéro maladie. Non. C’est même le contraire. Les metteurs en scène Bush Moukarzel et Ben Kidd de Dead Centre posent ici un presque manifeste, nous invitant à regarder de près ce que nous fait le théâtre, le vivant, entre nous, parmi nous : ils révèlent une façon d’entendre le théâtre. Ils étendent le théâtre en modélisant ses actions et sa relation aux spectateur.trice.s.

A cet égard, si To Be a Machine (version 1.0) est une œuvre tragique, elle n’est jamais dépressive. Elle ne surplombe jamais ses spectateur.trice.s. Elle est un geste de réécriture, de retour et de mise à distance critique. Elle est toujours contrebalancée par la métamorphose permanente, le métathéâtre (le théâtre dans le théâtre) et l’humour mordant de l’acteur Jack Gleeson qui est en lui et hors de lui.

In fine, To Be a Machine (version 1.0), c’est le texte infini (ou l’histoire sans fin). Ou mieux c’est l’œuvre qui fait écran à travers lequel nous contemplons mélancoliquement l’éternité. Il est là l’étourdissement, le dépassement de soi. « Depuis que nous racontons des histoires, nous racontons le désir d’échapper à notre corps humain », rappelle l’acteur Jack Gleeson. Et en cela, le théâtre fait magnifiquement exploser notre finitude. « ‘Il était une fois’ commence… », chantait Barbara.

Post-scriptum :

Le titre du présent article est inspirée de la pensée de Fernando Pessoa

Les phrases du monologue de Jack Gleeson dans le présent article sont extraites des captures d’écran de To Be a Machine (version 1.0) en streaming le 26 novembre 2020 par Sylvia Botella

Captures écran de To Be a Machine (version 1.0) en streaming le 26 novembre 2020 par Sylvia Botella © To Be a Machine (version 1.0) de Bush Moukarzel et Ben Kidd / Dead Centre

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