Théâtre
Thomas Scimeca : « Notre fiction rattrape à son tour la réalité: la course est serrée »

Thomas Scimeca : « Notre fiction rattrape à son tour la réalité: la course est serrée »

15 septembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

 

Le 22 septembre, trois ex-Chiens de Navarre s’offrent la réouverture du Théâtre Nanterre-Amandiers avec Jamais labour n’est trop profond. L’occasion d’en parler avec Thomas Scimeca qui a créé le spectacle avec Anne-Élodie Sorlin et Maxence Tual. 

Un spectacle sur la fin du monde, en temps d’épidémie, cela sonne comme une question classique. Comment allez vous traiter le thème ?

Ce n’est pas un spectacle sur la fin du monde mais surtout sur notre aptitude — ou pas d’ailleurs — à la résilience. Nous sommes vraiment entrés dans le 21e siècle, c’est la sensation que j’ai depuis quelques temps, ça y est le 20e est vraiment derrière nous, le monde change à la vitesse mégabits, il est redoutable et redouté ; alors il faut absorber les chocs comme on peut, avec plus ou moins de convictions intimes, éthiques, politiques. On parle beaucoup de la « réparation » au sens large dans notre spectacle mais aussi d’éco-anxiété, c’est vrai. Comment dans notre société thermo-industrielle, ce qui contribue à détruire notre planète pillée, violée, déchirée, résonne avec notre propre effondrement, un effondrement intérieur, plus intime. Il y a un mot pour définir cet état psychique : la solastalgie.

En fait, nous allons parler de nous, comme d’habitude dans notre travail, nous partons du plus grand vers le plus petit. On va faire une gigantesque décantation et arriver finalement à un seul constat : n’y aurait-il pas d’un côté, le monde, l’humanité à sauver du chaos et de l’autre, nous, voire moi (rire). C’est donc aussi un spectacle sur l’égo-trip et c’est par ce prisme que nous pouvons rire de tout et même (pourquoi pas ?) de la fin du monde en effet. Nous (Maxence, Anne-Élodie et la jeune Leslie) face au monde à réparer, mon dieu quel chantier!

Vous vous connaissez bien tous les trois, puisqu’Anne-Élodie Sorlin et Maxence Tual faisaient également partie des Chiens. Que gardez vous de cette esthétique et surtout, du rapport à l’humour ?

« Le militantisme demande du sérieux, pas du narcissisme » ; c’est de Despentes, je crois !
Eh bien, l’héritage des Chiens de Navarre que nous avons créé et dont nous ne faisons plus partie après plus de 10 ans dans cette compagnie, c’est : notre esprit à ne pas se prendre au sérieux tout en restant pas trop cons avec les propos qu’on aborde. Mais surtout l’essentiel, ce qui est fondamental à mon sens : une amitié très forte, très puissante entre Anne-Élodie Sorlin, Maxence Tual et moi-même. 
On essaye toujours de préserver notre humour plutôt provocateur mais à côté de notre Président et de son récent remaniement ministériel nous sommes plutôt des enfants de chœur, on partage un effroi du monde permanent et on en fait toujours notre sujet de prédilection. Et puis nous sommes vigilants face aux événements planétaires tout en gardant notre lâcheté légendaire quand ils nous assaillent.
On garde enfin cette façon si particulière de travailler ensemble mais ça, c’est un secret, comme la recette du pastis !
Ce que je peux vous dire, c’est que OUI on se connaît par cœur sur le plateau et cela provoque deux forces : une force d’amour et une de discorde. Sans « conflits », sans frottements, pas de théâtre, sans amour non plus. Ah oui ! On continue bien entendu (comme avec les Chiens) à s’appeler par nos noms pendant la pièce, ça paraît un détail mais c’est important. Ça trouble la lecture que peut avoir le public lorsqu’il nous regarde, lorsqu’il nous écoute. Nous jouons toujours nous-mêmes avec un léger filtre. Nous essayons d’être en équilibre entre deux espaces : jouer ou ne pas jouer ? On essaie d’incarner, l’air de rien, disons.

Et l’esthétique ?

Quant à l’esthétique, si tant est qu’il y’en ait une, on revient à celle du début des Chiens : une esthétique peu ostentatoire. Celle des nouvelles créations « canines » n’était plus tellement à mon goût.
On a peu d’argent, aucune velléité scénographique (ce qui est d’ailleurs une des premières phrases du spectacle), on n’est pas à Nanterre pour faire du Peduzzi car on n’a pas son talent, mais on se targue de faire un théâtre d’acteurs et rien que pour les acteurs, c’est notre seule vanité. C’est encore le cas avec ce Jamais labour n’est trop profond. Sauf que nous avions le désir d’apporter cette fois-ci et avec très peu d’argent (« l’argent nous intéresse pas », encore une phrase pertinente du spectacle) : la dimension contemplative. Une « scéno » frugale (c’est le moins qu’on puisse dire) mais une volonté de créer des images folles et un rapport mélancolique, charnel au plateau qui nous entoure.

J’adore les plateaux de théâtre, c’est mon côte Mnouchkine et avant les Chiens je venais d’un théâtre davantage « Régyen », « Tanguyesque » que Navarrois. J’espère que ce sera un savoureux mélange de rire, de vide-plein et de poésie. Je saturais de l’efficacité rythmique et humoristique des Chiens. J’ai toujours eu besoin de jouer « en creux » et de parler d’Invisible.

 

Est-ce que vous écrivez à trois ? Vous considérez-vous comme un collectif ?

Oui, on écrit tous les trois, donc c’est notre nouveau collectif si vous voulez. Ce que n’étaient plus les Chiens de Navarre à la fin, devenus la troupe du metteur en scène. C’est peut-être ce qui me manquait et qu’on reconstruit avec notre prolongement dans cette nouvelle compagnie qu’on appellera, allez tiens : LABOUR. Viens on va voir le nouveau Labour ! Pas mal non ? Je sais pas.

 

Alors je ne sais pas si cela est secret ou non ( rires) mais dans Jamais Labour n’est trop profond, vous allez convier des guests. Quelle sera leur fonction ?

Il y a des invités chaque soir qui sont de vieux et profonds amis : Thomas de Pourquery, Jonathan Capdevielle, Jeanne Added, Nicolas Stephan et Judith Chemla.
Leur rôle ? Ce serait dommage de spoiler. Ce que je peux dire c’est qu’ils seront notre « syndrome de Stendhal ».

 

Qu’est-ce que la Covid a changé dans la mise en place de la pièce ( qui devait être créée au printemps). Avez vous modifié des choses ?

On n’a presque rien modifié par rapport à cette pandémie : on est tombés des nues car notre spectacle qui devait être un spectacle anticipatoire en avril (c’est à ce moment qu’on devait jouer et cela a été reporté) sera finalement has been quand vous le verrez. La réalité a rattrapé la fiction certes mais comme toujours, on essaye de parler d’actualité en lui tordant le cou. Ça va lui donner un relief exceptionnel finalement, plus sombre, très triste. Mais ça ne nous dérange pas.
« Une compagnie résiliente enfermée dans un théâtre depuis quelques années, qui fait de la décroissance sa devise et qui essaye de réparer à la fois le théâtre des Amandiers en danger* (réalité*) mais aussi le monde et surtout eux-mêmes et tout cela entre 2 vagues de Covid ». C’est plutôt un bon pitch.

De surcroît on ouvre la saison, c’est idéal car on peut presque penser, sans beaucoup d’imagination, qu’on rouvre un théâtre fermé depuis 8 mois et plein de toiles d’araignées. Notre fiction rattrape à son tour la réalité : la course est serrée. Agnes b a dit : « rien de plus écologique que l’indémodable. » Magnifique. J’aime beaucoup Agnes b, c’est elle qui m’habille quand je vais à Cannes ou aux Oscars…

Du 22 au 27 septembre aux Amandiers- Informations et réservations.

Visuel : ©Leslie Thomas

En galerie  : © Ph. Lebruman

Infos pratiques

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