Théâtre
Tartuffe délaissé à la Comédie Française

Tartuffe délaissé à la Comédie Française

23 septembre 2014 | PAR La Rédaction

Pour ouvrir la saison 2014/2015 de la Comédie Française, le metteur en scène bulgare Galin Stoev s’attaque à Tartuffe  : avec des comédiens irréprochables et un texte impeccable, cette pièce aux innombrables interprétations manque cependant de gravité et de relief, et délaisse la figure essentielle, Tartuffe lui-même.

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Le rideau s’ouvre sur le tableau d’une famille en crise. La scène d’exposition annonce le chaos ambiant, le malentendu sous-jacent. Madame Pernelle (Claude Mathieu) tente déjà –en vain- de convaincre ses proches de la sincérité du dévot Tartuffe (Michel Vuillermoz), leur hôte. Dès le début, il y a crise, faite de malentendus et de mésentente. Crise effroyable, crise familiale, crise générale. La communication est brisée : Madame Pernelle et Orgon (Didier Sandre) son fils, ne jurent que par Tartuffe, un homme qui se dit dévot et qui vit chez eux. Ils sont contredits par les autres membres de la famille, qui eux, ne croient absolument pas à cette hypocrisie, cette mascarade, dévoilée par Dorine, la subtile suivante. Irritée par l’emprise qu’a pris Tartuffe sur son maître bien aimé, c’est en vain qu’elle s’efforce de convaincre Orgon de cette douloureuse imposture. Finalement, grâce à un stratagème conduit par Elmire, son épouse (Elsa Lepoivre), les masques tombent, avec un bruit sourd.

Paradoxalement, Tartuffe semble absent. Loin d’être maladif et inquiétant, loin de provoquer le trouble ou le malaise, le personnage hypocrite se perd dans un rôle sans grande profondeur. Oublié le personnage central de la pièce originelle, oublié le monstre destructeur d’une famille, oublié le manipulateur dérangeant, oubliée la menace. Michel Vuillermoz a beau faire des efforts, il reste en surface ; il manipule, certes, mais toujours avec parcimonie ; il se fâche, certes, mais avec retenue ; il suscite plus de rire que de crainte, et certaines scènes, lourdes de sens –comme sa déclaration d’amour à Elmire- gagnent ainsi malheureusement en fadeur. Il faudra toute l’admiration d’Orgon, toute son illumination, tout son aveuglement même, pour y croire encore un peu. Didier Sandre est parfait dans ce rôle : tour à tour froid, illuminé, colérique voire extrêmement violent –il jette son fils Damis par terre, comme pour contrebalancer le manque d’intensité de Tartuffe– il se met en valeur, il est le véritable héros, laissant l’autre de côté, refusant d’écouter les autres. Il demande même à Dorine, la suivante, de se taire, mais cette dernière ne se laisse pas faire : l’ironie de la pièce est portée par cette bonne pétulante (Cécile Brune) et intranquille. Elle voit tout, elle sait tout, elle est partout. Dorine est l’œil du spectateur, espionne à ses heures perdues. Hurlante, narquoise, railleuse, elle semble être la seule à s’inquiéter vraiment pour Orgon, la seule qui veut le défendre de cette imposture. Elle veut le « détartuffier », en somme, et sa présence sur scène enchante.

Et c’est avec un plaisir sincère que l’on redécouvre ce classique, et que l’on s’étonne du fascinant décor : cloisonnés dans un riche intérieur bourgeois, les personnages évoluent en huis clos. Le jeu du vrai et du faux miroir -sans tain- est bien propice à la réflexion (grâce notamment aux intermèdes et aux noirs entre les scènes, pendant lesquels trois laquais jouent le rôle d’espions). C’est à travers les miroirs que l’on voit tout ; on est devenu complice de cette manipulation diabolique ; c’est grâce aux miroirs aussi, que les entrées et les sorties des personnages, mimant l’agitation dramatique, contribuent à prédire la menace. Menace incarnée notamment par le double « noir » de Tartuffe, qui suit ses pas et emprunte son reflet : lui se charge de discréditer le faux dévot aux yeux du spectateur, lui est bien générateur de l’angoisse tant espérée. Finalement confronté à cette vision obscure de l’homme, on culpabiliserait, presque, d’esquisser un sourire.

Mathilde Dondeyne

« Tartuffe » à la Comédie Française, Salle Richelieu, du 20 septembre au 17 février 2015, à 20h30. Durée du spectacle : environ 2h15 sans entracte. Avec Michel VUILLERMOZ, Elsa LEPOIVRE, Didier SANDRE, Cécile BRUNE, Claude MATHIEU.
Renseignements et réservations : http://www.comedie-francaise.fr/

Visuel : ©Christophe Raynaud de Lage

Infos pratiques

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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