Théâtre

« Suis-je encore vivante » : dans les pas de Grisélidis Réal

« Suis-je encore vivante » : dans les pas de Grisélidis Réal

03 octobre 2018 | PAR Bertille Bourdon

Jean-Claude Fall, Anna Andreotti et Roxane Borgna tracent sur la scène du théâtre de la Girandole la trajectoire de Grisélidis Réal. Une mise en scène et une interprétation dignes, à la hauteur de la stature de la poétesse, prostituée et activiste suisse.

« Je ne vends pas mon corps, il est toujours à moi »

La dernière victoire de Grisélidis Réal fut d’avoir son épitaphe dans le prestigieux Cimetière des rois de Genève : « écrivain, peintre, prostituée ». Après avoir subi cette activité très jeune, après la prison (pour trafic de drogue), elle retourne à la prostitution dans les années 1970 et devient une figure de l’activisme, notamment au sein du Mouvement des prostituées de l’Eglise de Saint-Nizier. Elle meurt en 2005 mais reste un symbole de la lutte contre l’hypocrisie de la société, qui exclut les prostituées tout en profitant largement de leur travail. Avec ce combat, elle revendique une meilleure appréciation de la sexualité contre le conservatisme religieux mais aussi une liberté totale du corps. Un crédo pour celle qui explique : « Je ne vends pas mon corps, il est toujours à moi, j’en fais usage. » Elle monnaie un temps de corps disponible, en quelque sorte.

Une trajectoire si particulière est forte par essence, et Grisélidis Réal la magnifie par son travail d’artiste : elle fait de sa vie et de chacune de ses expériences une œuvre d’art : sucer plusieurs bites dans la même journée est un art, « un travail d’orfèvre », même. En faire le terreau de son écriture encore un autre.

Cette poésie et cet activisme ont donc toute leur place sur la scène d’un théâtre, lieu où l’on peut clamer à la fois la beauté d’un texte et la puissance d’une lutte. Aussi bien servis par le travail de Jean-Claude Fall, Anna Andreotti et Roxane Borgna, c’est bouleversant.

Des roses aux barricades

Marcher dans les pas de Grisélidis Réal, c’est arpenter les trottoirs de Genève, s’adosser au mur un pied contre la paroi, courir pour sauver sa vie, tourner en rond dans l’étroitesse d’une cellule. C’est aussi parcourir l’Europe, monter sur des barricades et appeler à la révolution. C’est le chemin que nous propose Suis-je encore vivante ?. Il est réellement parcouru dans la salle du théâtre de la Girandole, d’abord parsemé de pétales de roses, ceux dont la police, l’Etat, la religion « devraient couvrir les trottoirs sur lesquels nous marchons » et d’enveloppes, de lettres intimes évoquant les si belles correspondances de Grisélidis Réal avec Jean-Luc Hennig, notamment. Au terme de la marche, le meeting de la Mutualité en 1975, où la prostitution est révolution.

L’interprétation des deux comédiennes Anna Andreotti et Roxane Borgna rend hommage à la corporalité de l’écriture de Grisélidis Réal, puisqu’il s’agit aussi de faire parler la chair. En musique aussi, où même l’accordéon joué en sourdine rappelle un souffle haletant.

En dénombrant les violences subies par les prostituées – entre celle des clients, la répression de la police, l’acharnement administratif et le mépris des autres femmes – les textes choisis parmi les dits et écrits de l’auteure reflètent les contradictions de la société sur le sexe tarifé. La force de la mise en scène est de nous mettre face à ces contradictions, littéralement. La scénographie suit le chemin au fil des trois parties qui construisent le spectacle. Après les débuts glauques dans la prostitution, la mécanisation des gestes – peaux nues et claquements des sous-vêtements que l’on enfile et ôte inlassablement – c’est la prison, et l’enfermement du corps contraint à se contorsionner en fond de scène. Et enfin, la libération, par la revendication de la prostitution comme activisme. Nos chaises de spectateurs, sont comme nos certitudes, sont alors brutalement renversées et servent désormais de barricades à la pute révolutionnaire. Face à nous, en nous regardant dans les yeux, les deux actrices font le procès de cette société hypocrite. Elles nous forcent à remettre en cause nos opinions sur la prostitution, sujet sur lequel tout le monde à un avis sans forcément prendre en compte l’avis des principaux intéressés. Bien sûr, ces questions nous assaillent, mais d’une manière tellement intime que ce n’est pas de cela dont on veut parler en sortant de la représentation. Là, il s’agit simplement d’écouter, de recevoir cette parole si peu habituelle et si marquante. Une brillante claque nécessaire.

Suis-je encore vivante ? mise en scène de Jean-Claude Fall, au théâtre de la Girandole à Montreuil jusqu’au 12 octobre.

A voir : BELLE DE NUIT – GRISÉLIDIS RÉAL, AUTOPORTRAITS de MARIE-ÈVE DE GRAVE, Belgique, 2016

A écouter : Grisélidis Réal, écrivain, peintre, prostituée, Une vie, une oeuvre, France Culture.

L’œuvre de Grisélidis Réal est publiée aux Editions Verticales.

Visuel : Marc Ginot

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Bertille Bourdon

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