Théâtre

Je suis la bête: l’adaptation poignante du roman d’Anne Sibran par Julie Delille

Je suis la bête: l’adaptation poignante du roman d’Anne Sibran par Julie Delille

27 mars 2018 | PAR Ines Guillemot

À l’occasion du Festival WET° au Centre Dramatique National de Tours (CDNT), la comédienne et metteuse en scène Julie Delille (Théâtre des trois Parques) — artiste associée à Equinoxe / Scène internationale de Châteauroux — interprétait Je suis la bête. Un récit à la première personne, sur l’humain et le sauvage, sur la frontière entre les genres.

Je suis la bête, c’est une variation du thème de l’enfant sauvage: l’histoire d’une enfant abandonnée, élevée dans la forêt par un animal sauvage, et qui un jour se trouve, de force, confrontée à l’humanité. Le récit aborde ses débuts dans la forêt, guidée par « chatte grosse », l’animal qui l’élève, la nourrit, lui apprend à chasser, dans une relation presque maternelle, pourtant empreinte de cruauté. Elle y découvre le goût du sang. « Et pendant que je grandis, accroupie sous les arbres. Je suis maintenant une bête pleine, avec plus rien d’enfant ». « J’ai faim de morts vivantes, aux regards restés entrouverts, de ces chairs qui s’écartent en craquetant d’effroi » (Anne Sibran).

Puis, vient sa rencontre avec l’humanité. Ou plutôt, avec le monde civilisé. La pièce aborde la façon dont, au contact des hommes, Méline devient un monstre: en voulant l’humaniser, on fait d’elle une bête. Contrainte à se tenir droite, à lever son cou, à parler, ou plutôt répéter: « Il m’a fallu surtout trouver à tenir sur deux pattes, afin que la parole me coule plus facilement. Ce n’était pas ce même parler que font les hommes, car je n’y savais rien comprendre. Je répétais seulement derrière, à la manière des bêtes, ou des maisons » (Anne Sibran).

Je suis la bête, c’est aussi et surtout une ode à la nature. Interprète d’un texte puissant, vibrant, Julie Delille nous fait vivre la forêt. Une forêt qui grouille. Où tous nous sens sont en alerte. La mise en scène est audacieuse: un plateau vide, que Méline investit peu à peu, « par les mots, par le corps, par des silences, des bruits, des absences, des ombres, des fulgurances » (Chantal de la Coste, scénographe). Le spectateur s’imprègne de la forêt, de ses bruits, ses lumières, mais aussi de ses silences, de son obscurité: un travail remarquable est mené sur le son, qui revêt une importance fondamentale (le spectateur est plusieurs fois plongé dans l’obscurité).

« Nous, c’est le silence qui raconte, les hommes il leur faut une voix » (Anne Sibran)

Le silence qui habite la forêt, contre le bruit et la parole des hommes. Deux mondes que tout oppose. Et pourtant: à la fin, le retour de l’héroïne à la forêt, sa fuite du monde civilisé pour redécouvrir ses instincts, en dit long. Il interroge notre rapport à la nature, le fossé que nous avons creusé entre l’humanité et les mondes du vivant. Un spectacle troublant, saisissant, et parfois dérangeant.

À retrouver:

Les 6 et 7 novembre, à Bourges (Maison de la Culture de Bourges)
Le 27 novembre, à Neuchâtel (Théâtre du Passage)
Les 23, 24 et 25 janvier 2018, à Orléans (CDN- Théâtre de la Tête Noire de Saran)

Texte et adaptation: Anne Sibran, d’après son roman publié aux éditions Gallimard
Mise en scène et interprétation: Julie Delille
Scénographie, costume, regard extérieur: Chantal de la Coste
Création lumière: Elsa Revol
Création sonore: Antoine Richard
Collaboration artistique: Clémence Delille, Baptiste Relat
Production: Théâtre des trois Parques

Durée: 1h10

Visuel: Méline © IG // Affiche du festival WET°

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