Théâtre
SOIRÉE “BOURREAUX D’ENFANTS” AU THÉÂTRE DE L’AQUARIUM CHAPITRE 2

SOIRÉE “BOURREAUX D’ENFANTS” AU THÉÂTRE DE L’AQUARIUM CHAPITRE 2

19 avril 2013 | PAR Camille Hispard

 

 

Deux spectacles courts, à la suite,vraiment singuliers, pour un thème atypique et incroyablement intriguant qui place l’enfant, cet être en devenir, au cœur de la démarche théâtrale, en véritable miroir de la société.

Nous voici de retour dans l’atmosphère burtonienne de la Cartoucherie pour assister à la deuxième session du thème Bourreaux d’Enfants au théâtre de l’Aquarium. En passant à côté de la piste où des mômes à cheval montrent leur face rieuse sous le ciel ensoleillé de ce début de printemps, on se dit qu’on est raccord et que ce sujet est vraiment profond.

La première représentation est une adaptation de la troublante pièce de Marguerite Duras : La Pluie d’été. Dans une disposition du public quadriface qui forme une sorte de petit stade de théâtre où les acteurs s’affronteraient sur un ring vivant ; seul en scène, un homme sort des bancs du public et commence, livre en main, l’œuvre. Puis se joignent à lui deux acteurs, eux aussi mêlés aux spectateurs. Ava Hervier, sorte de Catherine Ringer absolument fascinante campe le rôle de la mère, épluchant négligemment ses pommes de terre, assise à côté d’un anonyme venant simplement assister au spectacle. Ils débutent avec un débit volontairement scolaire et appliqué avec une dérision certaine. Puis, le jeu les embarque et nous sommes pris dans ce flot de spontanéité feinte comme un coup de pinceau qu’on jetterait à notre face. Ils prennent le temps du silence, le temps de laisser le public savourer les changements de rythme, les échanges de rôles en chaises musicales théâtrales, histoire de dire que dans toute une vie on pourrait être un peu de tout à la fois. Nous sommes tendrement bousculés pas cette mise en scène qui rend le public actif et concerné. Lorsque les comédiens se retrouvent à côté d’un spectateur lors d’un déplacement, pas d’esquive ni de détournement, le regard est posé sur lui, intégré à la pièce, aux réactions du corps et du visage. Ils jouent avec nous comme avec des petites gouttes de pluie qu’on s’amuse à toucher pour voir ce que ça fait sur la main.

Cette pièce, d’une délicatesse touchante comme un grand coup de poing violent en plein cœur, raconte l’histoire d’un enfant différent des autres : Ernesto. Ce petit garçon de douze ans qui s’occupe de ses six brothers et sisters comme on embrasse un destin. Cet enfant surdoué de l’âme  estime que l’école, « c’est pas la peine », parce qu’à l’école on lui apprend des choses qu’il ne sait pas. Un enfant immense, selon ses parents, qui pense que ce qu’on apprend à l’école c’est que nos parents nous ont abandonné là bas. Il y a une ambiance beckettienne, tant dans le propos que dans la mise en scène de Lucas Bonnifait.

Persuadé de l’inexistence de Dieu comme ça, comme une évidence, Ernesto est la parole visionnaire qui fait peur et qui vous déchire. Bien sûr, la forme est absurde et souvent drôle, mais le fond est d’une incroyable violence et d’une vérité brute. Que fait-on de ces enfants fragiles , ces petits êtres torturés qui semblent comprendre dès qu’ils ont l’âge de penser qu’ils sont perdus ? Ces petites choses égarées, écrasées par la virulence de l’existence. Son instituteur se heurte à cet esprit vif et atypique dans une joute intellectuelle surréaliste et belle.

La relation ambiguë et fusionnelle de ce génie de philosophie avec sa mère est d’une beauté arrachante : « je voulais te dire maman, j’ai grandi très vite exprès pour rattraper la différence entre toi et moi, ça a servi à rien […] je voulais te dire m’man…moi aussi j’ai peur… » Cet inadapté ou trop adapté à la vie, nous livre à travers les trois acteurs possédés, une essence fatale qui fait tourner le monde, mal, mais tourner quand même. La pièce se termine sur un feu ardent capturé entre des briques dans lequel notre regard se perd, flouté par la beauté du geste.

Un peu bouleversés par cet instant de grâce on enchaîne après dix minutes de désaltération avec Notre Avare. Tout en marchant sur le tapis rouge du Théâtre de l’Aquarium on se dit qu’on a la « flemme » d’assister à une énième réadaptation de Molière. Et puis on franchit le seuil du plateau, et là, surprise : on débarque dans une ambiance de mariage avec cocktail, lustre versaillais, disque-jockey et costumes de circonstance. Dans cette ambiance ginguette, les acteurs nous accueillent en nous claquant la bise et nous invitant à nous asseoir. Musique d’ambiance sur fond de « ça va ? sympa que tu sois là, ça fait longtemps ». Les spectateurs hilares hallucinent face à cette situation cocasse séduisante. Une sorte de valet au costume et nœud pape kitsch nous offre des boissons sur petit plateau, pendant que les acteurs commencent respectivement à raconter le début de l’histoire au public.

Inutile de re-raconter l’histoire de l’avare, cet Harpagon de père, pingre à en crever envers ses deux enfants. Le mélange du langage courant à la langue un peu poussiéreuse de Molière donne une fraîcheur merveilleuse au texte, qui se retrouve enfin actualisé. L’angle est ingénieux à souhait, puisqu’il démarre du point de vue des enfants, qui nous racontent l’histoire de leur « papa ». Un mix anachronique décapant qui donne une autre conception du théâtre, unique et imagée. Jean-Baptiste Poquelin se prend un lifting en pleine face.

Les protagonistes s’échangeant les rôles dans une transe frénétique réellement maîtrisée. La pièce brille de son inventivité jubilatoire avec des bulles d’humour comme lorsque la fille, Elise, reçoit comme cadeau un vinyle de Cindi Lauper ou comme quand l’excellent Stéphanie Schwartzbrod allume le public en allant donner un baiser cinglant (sur la joue) à quelques hommes de l’assemblée. Les quatre comédiens d’une subtilité remarquable restent toujours sur le fil sans jamais tomber dans la caricature. Certains instants on a l’impression d’une fin de soirée alcoolisée qui fait ressortir toutes les passions, déchirant les couples ou les reformant. Peu à peu les deux enfants se libèrent du carcan patriarcal dans une liberté quasi orgasmique. Mention spéciale à la scène finale du roi rongé par l’avarice qui se multiplie à tous les personnages qui se font tous Harpagon, comme une vision hallucinatoire. Des comédiens d’une grande qualité qui distillent tous une passion incroyable, s’amusant en permanence de leur jeu entre eux et avec nous.

Deux pièces très réussies qui nous laissent l’impression d’avoir assisté à une soirée unique durant  laquelle les créations semblent s’être faites sous nos yeux, comme si nous avions participé à ce tourbillon vivace et artisanal qu’est le théâtre, le vrai.

Visuel (c) : Notre Avare, crédit photo Nest. La Pluie d’été, crédit photo Mathilde Chapuis. 

Infos pratiques

Association Arsène
Studio Théâtre (STS)
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