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Simon Falguières : « J’ai voulu mettre toutes mes amours dont Le Nid de cendres »

Simon Falguières : « J’ai voulu mettre toutes mes amours dont Le Nid de cendres »

17 mai 2022 | PAR Julia Wahl

L’auteur et metteur en scène Simon Falguières a publié il y a peu Le Nid des cendres (voir notre article ici), qui sera au in d’Avignon cet été. Il a bien voulu répondre à nos questions.

J’ai cru comprendre que ce spectacle était l’objet d’un travail au très long cours. Pourriez-vous me résumer les principales étapes de ce travail, qui a commencé il y a sept ans ?

Oui, même bientôt huit. En effet, c’est un travail au très long cours, qui est né au départ au cours Florent. Moi, j’étais déjà en compagnie, mais, en rencontrant ces acteurs, j’ai pu me lancer dans quelque chose que je n’avais jamais pu faire auparavant, qui était de me lancer dans une œuvre fleuve. On a monté d’abord trois heures de spectacle, sans argent évidemment. Jean-Pierre Garnier, qui dirige la classe libre, m’avait proposé de faire le dernier stage de la classe et j’en avais profité pour créer les prémices du Nid de cendres. Ensuite, la plupart des acteurs et actrices sont entrés dans une école nationale, parmi lesquels sept au CNSAD, deux à l’École du Nord et une comédienne au Théâtre national de Toulouse… En voyant cette Bérézina [rire], tous ces acteurs qui partaient, je leur ai proposé qu’on se retrouve tous les ans dans un jardin, près d’Angoulême, dans la maison de famille de la comédienne qui joue la princesse Anne, et de continuer à travailler notre épopée sous les étoiles.

Je leur ai dit : « Pendant que vous faites vos écoles nationales, moi, je prends mon bâton de pèlerin pour essayer de monter une œuvre de cette ampleur. » Je suis allé voir des théâtres, ça a été très très long pour les convaincre et puis, des directeurs sont allés voir notre spectacle dans le jardin. Ils sont venus voir des lectures que je faisais aussi à Paris. Il y a un réseau, le réseau PAN, les producteurs associés normands, qui a décidé de m’accompagner et surtout le théâtre du Nord à l’époque de la direction de Christophe Rauck, qui a lancé la machine pour la première version du Nid de cendres, qu’on a créée en janvier 2019 et qui faisait quand même déjà six heures de spectacle avec entracte. Il y a eu un vrai engouement du public et des professionnels, ce qui a permis de donner une autre stature à la compagnie.

Suite à ça, j’ai écrit une autre pièce, Les Étoiles, à la Colline parce que Wajdi Mouwad était venu voir Le Nid de cendres à Lille. Je pensais que Le Nid de cendres allait s’arrêter là. J’avais pu créer deux heures de spectacle en plus au Théâtre de la tempête pendant le COVID.

On en était à huit heures ?

Oui, c’est ça, exactement. Et Olivier Py m’a appelé et m’a dit : « On pense à toi pour le prochain festival [d’Avignon], est-ce que tu veux terminer ton épopée, comme tu l’as toujours rêvé ? »

C’est donc un voyage de huit ans, où on s’est retrouvé quasiment tous les ans avec la troupe autour d’étapes différentes et, là, on finit par le festival d’Avignon qui est une dernière escale extrêmement émouvante, parce que c’est un festival que je connais depuis que je suis enfant : ma passion du théâtre m’a été inculquée par mon père, qui lui-même, Avignonnais, l’a découvert grâce à Jean Vilar. Donc, finir à Avignon, c’est presque un coup du destin. 

Pour en revenir au thème de la pièce, ce qui est saisissant, quand on la lit, c’est qu’elle relie des éléments de réalisme, avec tous les guillemets qu’il faudrait, et un univers extrêmement merveilleux. Pourquoi ce choix de confronter des univers a priori aussi antithétiques ?

Je crois que c’est ce qui me définit à l’endroit de l’écriture. Je crois que j’ai voulu mettre toutes mes amours dont Le Nid de cendres. Cette pièce est pour moi aussi et surtout une déclaration d’amour au théâtre. En voulant faire cette déclaration, j’y mets tout le merveilleux que j’ai pu découvrir par cet art, que ce soit le drame symboliste, le drame ou la farce… C’est une pièce qui est extrêmement référencée, mais qui, en même temps, est singulière, parce qu’elle me ressemble. C’est comme une sorte de grande mosaïque de toutes mes amours. Après, il y a des séquences de la pièce qui semblent ressembler au monde dans lequel on vit, mais c’est toujours passé par une forme de prisme, et ce prisme, c’est le théâtre. Il n’y a jamais, je crois, dans la pièce, de contextualisation précise. Je ne veux pas faire un théâtre d’actualité. Par contre, j’aimerais pouvoir faire un théâtre qui parle quand même du monde dans lequel je vis. A côté de cela, il y a aussi le monde merveilleux qui est celui des histoires, des contes… Meyerhold disait que le théâtre devrait être un palais des merveilles et je crois que, si le théâtre n’est pas anachronique, c’est justement parce que, au monde dans lequel on vit, il peut répondre par un palais des merveilles.

Pour en revenir à votre écriture, je crois me souvenir que vous citez Maeterlinck parmi vos influences. J’aimerais savoir comment lui ou d’autres ont pu influer sur votre écriture ?

Je pense vraiment que les influences sont plurielles. En effet, je suis un grand amoureux de Maeterlinck. Il apparaît sur certaines choses, notamment dans le monde des contes, avec le roi, mais aussi le fait que l’action ne soit pas sur scène, mais soit vue par les personnages. Il y a le spectre de Shakespeare, aussi, qui est dans la pièce avec Hamlet, la question du père, la mort du père, le rapport de ces deux frères ennemis… Broc, à la fin, qui est presque un Richard III. Il y a une présence très forte de Bergman et un film essentiel dans ma vie, qui est Fanny et Alexandre. Il y a aussi une présence qui est beaucoup moins visible, je crois, qui est celle de Lorenzo, le père de Sarah, qui se dit juif alors qu’il ne l’est pas, ce qui amène une autre présence, celle de l’Ancien Testament. Ce qui m’a toujours bouleversée, c’est que le peuple juif, qui n’avait pas de terre pour survivre dans son errance, s’est fait une terre de mots… Il y a quelque chose dans cette troupe qui survit dans les cendres de l’Occident une survie grâce au fait qu’ils ont une terre de mots et cette terre de mots, c’est peut-être la pièce même du Nid de cendres. Il y a aussi la traversée de la princesse Anne, qui est un hommage aux anciennes épopées. Il y a Molière, qui est présent aussi dans les scènes comiques de façon inconsciente. C’est tellement multiple que je ne sais même plus des fois où sont mes références.

Comment travaille-t-on sur le plan scénique cet espace de confrontation entre deux mondes ?  Comment fait-on apparaître ce merveilleux ?

Je pense que le tout premier outil, c’est les acteurs. Je me sens comme un acteur qui écrit pour d’autres acteurs. C’est une troupe qui se connaît depuis très longtemps. Du coup, il y a des automatismes, on se connaît tous au plateau, on sait se renvoyer les balles les uns aux autres, ce qui fait que le spectacle sera un beau spectacle ou sera moyen. On pourrait faire ce spectacle sur un plateau nu, j’en suis persuadé. Après, pour maintenir les spectateurs en haleine, il y a tout un travail de mise en scène, de la technique et de l’espace qui pour moi maintenant est aussi important que le travail des acteurs. Évidemment, la place des costumes est essentielle. Dans le passage d’un monde à l’autre, la lumière est fondamentale, parce qu’elle permet sur un très grand plateau de passer d’un monde à l’autre sans avoir besoin de tout déménager. Le travail de la musique, du son, en sachant que toute une partie du son est enregistrée et toute une partie est aussi jouée au plateau, puisque la majorité de la troupe d’acteurs est aussi musicienne et chanteuse. Et puis, évidemment, il y a la scénographie et le travail des espaces que j’ai fait main dans la main avec Emmanuel Clolus. Ce qu’on a travaillé avec lui, c’est un décor qui ne soit jamais enfermant, c’est-à-dire qui soit vraiment une machine à jouer, qu’on peut plier, replier, déplier pour que, avec peu de choses, je puisse construire tous les espaces. Tout le plaisir que j’ai, c’est de trouver le geste théâtral qui va venir faire éclater une poésie qui ne peut exister qu’au théâtre. Je ne suis donc pas un illusionniste, on voit les ficelles, mais en voyant mes ficelles, je peux être encore plus ému de ce qui m’est présenté.

Pouvez-vous me parler de votre projet de lieu ?

C’est une aventure qui occupe ma vie complètement avec Léandre Gans, à qui je voudrais rendre hommage, parce que c’est mon frère de théâtre (c’est lui qui fait toutes les créations lumières dans mes spectacles). On a toujours rêvé de revenir en Normandie et de faire ce qu’on faisait dans les lieux à bail précaire, mais de façon moins précaire, de vraiment s’installer. On avait ce rêve depuis cinq ans. Je freinais la chose, parce que je disais qu’il fallait attendre que la compagnie ait une forme de reconnaissance nationale, sans quoi les soutiens ne viendraient pas. Une fois que la compagnie a pris un peu plus d’ampleur, on s’est dit : « Allez on y va ! ». On a cherché un lieu pendant deux ans et on a trouvé à Saint-Pierre-d’Entremont [dans l’Orne] une ancienne filature du dix-neuvième siècle, avec un moulin à eau qui était en ruine et, en face, la maison d’habitation des propriétaires de l’usine à l’époque. On a acheté ce lieu le 29 juillet et, depuis, on y travaille d’arrache-pied. On a sauvé de la ruine le moulin, on a fait les travaux nous-mêmes et le rêve est de faire de cette usine une fabrique théâtrale, pour la compagnie évidemment, mais aussi pour accueillir des compagnies émergentes normandes et nationales et faire un festival théâtral tous les ans. 

 

Le Nid de cendres, Simon Falguières, Actes sud, 2022, 376 pages, 23 € (édition numérique : 16.99 €).

A voir cet été : du 9 au 16 juillet (relâche les 11 et 14 juillet) à la FabricA. Durée : 13 h.

 

Photo : Simon Falguières

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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