Théâtre

Sidi Larbi Cherkaoui, chorégraphe bâtisseur de Puz/zle à la Carrière de Boulbon

Sidi Larbi Cherkaoui, chorégraphe bâtisseur de Puz/zle à la Carrière de Boulbon

12 juillet 2012 | PAR Christophe Candoni

La Carrière de Boulbon a particulièrement bien inspiré Sidi Larbi Cherkaoui pour « Puz/zle » sa dernière création présentée en première mondiale au Festival d’Avignon. La pierre en est l’élément principal, à la fois puissamment matérielle et métaphore de la quête humaine, elle est manipulée par des danseurs incroyables qui se font les fondateurs d’une civilisation naissante sous leurs mains. Dans ce grand puzzle, l’homme a rendez-vous avec lui-même, avec ses rêves de beauté, de grandeur et d’éternité. C’est bouleversant.

Le titre choisi suggère à la fois l’éclatement puis l’assemblage. Les pièces du puzzle géant que propose Cherkaoui sont d’énormes blocs de (fausse) pierre couleur blanche, grège ou bêton selon les variations subtiles des lumières. Volumineux mais néanmoins praticables, ils sont transportés par les danseurs formant une communauté à la recherche, par l’édification, d’un être ensemble et de sa survivance. Cette assemblée paraît au départ uniforme telle une fourmilière dont les membres se meuvent comme une masse étroite, les uns sur les autres, évoluant tout en proximité à la recherche d’un chemin mais tombent face à un mur. Ils foncent droit dedans, s’y cognent, alors tout est à inventer, comment dépasser l’obstacle ? C’est cela que Cherkaoui met en scène et en mouvement : le rapport complexe de l’homme avec les éléments, entre tentative de domination et vulnérabilité.

Avec une force corporelle étonnante, les danseurs s’acharnent à monter, gravir, franchir, faire tomber ces pans de murs, ces cloisons à la fois séparatistes et mouvantes, ils frôlent même le danger. Ils travaillent dans la poussière, répètent les mêmes mouvements et sonorités en fracassant des cailloux les uns sur les autres. Ils s’affairent à construire, déconstruire, reconstruire inlassablement, pour monter des constructions à la fois gigantesques et fragiles que l’on craint fléchir par moment, un escalier, des temples somptueux, une haute tour de Babel, un mausolée. Ils bâtissent pour ordonner le chaos. En plus de jouer avec le décor, ils s’intègrent idéalement dedans, se font eux-mêmes à l’intérieur œuvres d’art sculptées au burin avec amusement.

La scénographie ingénieusement pensée par le chorégraphe lui-même est en constante transformation. Elle multiplie les possibilités de créer des espaces. Ces seuls monolithes en produisent une multitude et traversent les âges et les temps, de la fondatrice Grèce antique à l’Occident mondialisé en passant par l’Egypte des pharaons et les pays du monde arabe.

Le lieu grandiose et superbe qu’est cette carrière minérale et rocheuse se fait l’écrin magique d’une danse vaillante, énergique, organique, d’inspiration contemporaine et relativement classique mais aussi martiale, urbaine ou butô. Ce goût du brassage des cultures et des styles demeure la force du geste artistique singulier de Cherkaoui. Il trouve une fois de plus à partir de tous ses éléments réunis l’harmonie totale. Même idée pour la création musicale du spectacle. L’ensemble polyphonique corse A Fileta accompagne le spectacle avec une planante musicalité. La flûte et les percussions du japonais Kazunari Abe raisonnent jusqu’à percer la nuit tombée tout comme la voix magnifiquement céleste de la chanteuse libanaise Fadia Tomb El-Hage.

On est une fois de plus ému par l’utopique et généreux humanisme du chorégraphe qui se manifeste de manière peut-être naïve mais tellement sincère. Il signe un spectacle d’une grande beauté, plus apaisé que ses créations précédentes, plus dansé, plus abstrait aussi. La violence n’en est pas exclue, elle est latente à travers une scène de lapidation et un corps souffrant qui rampe douloureusement au sol, des signes de révoltes contre l’oppression qui évoquent l’intifada, et enfin une scène de fusillade. A la fin, les artistes graffitent un mur, l’un d’eux tague « Liberté » en arabe puis ils se mettent tous en ligne sur l’avant-scène, mettent leurs mains au-dessus de leurs têtes pour s’abriter frêlement de leur propre œuvre tandis qu’elle s’écroule une fois de plus sur eux. L’éternel recommencement fait sens dans cette œuvre mystique, cosmologique, originelle et universelle qui se présente comme un condensé d’histoire de l’humanité.

Photo : Christophe Raynaud de Lage / www.raynauddelage.com

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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