Théâtre

Les Scènes Ouvertes du Mouffetard, une invitation à de belles découvertes

Les Scènes Ouvertes du Mouffetard, une invitation à de belles découvertes

31 mai 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Le festival Scènes Ouvertes à l’Insolite vient de commencer, sous l’égide du Mouffetard – Théâtre de la marionnette à Paris. Son objectif est de mettre en valeur la création en matière de théâtres de marionnettes, en programmant des spectacles de jeunes compagnies. Il permet, jusqu’à dimanche, de découvrir de très belles propositions, sur diverses scènes parisiennes.

Ces mardi et mercredi, le festival Scènes Ouvertes à l’Insolite offrait l’occasion de (re)découvrir Les Curieuses, spectacle de théâtre d’objets à l’humour grinçant et à l’énergie communicative. (notre critique)

On pouvait également assister à une représentation de Cramés de Laura Fedida (mise en scène et interpretation) et Thaïs Beauchard de Luca (écriture). Ce spectacle, qui avait commencé à la sortie de l’Esnam comme un solo, est maintenant enrichi d’une seconde présence en scène : Armelle Dumoulin est venue poser sa guitare et sa voix pour électriser un peu plus la proposition. La scénographie, très simple puisqu’il s’agit d’une table qui se déplace de station en station autour de la scène, accueille le dialogue de deux personnages, G et D, qui ne sont autres que les mains de l’interprète. Un dialogue beckettien s’instaure entre les deux, qui se cherchent, à tous les sens, au milieu d’un tas de cendres grises. L’une est en quête du « truc », qui reste insaisissable mais l’obsède. L’autre veut s’élever, explorer, elle expérimente avec le feu, quitte à se brûler, indocile. Les questions tournent en rond, les tentatives aussi. Pour elles, il semblerait qu’il n’y ait pas de résolution, pas de moyen d’échapper à cette table où les faisceaux des projecteurs les rivent. Fable un peu folle, ode à l’absence de résignation, c’est un spectacle qui ne manque ni d’humour ni de profondeur. Les voix des deux personnages sont bien différenciées, et la marionnettisation des mains les autonomise bien par rapport au corps de la comédienne. La gestuelle est parfois outrée, comme pour rappeler que tout cela n’est qu’un jeu. L’opposition entre la forme visuelle naïve et ludique et le propos presque philosophique produit un contraste intéressant. Toutefois, vu la manière dont le spectacle est annoncé, on s’attend à quelque chose de plus provocant, de plus libéré: on regrette que la folie et l’absurde de la situation ne soient pas davantage poussés, que la musique d’accompagnement ne prenne pas, parfois, le pouvoir, pour bousculer un peu les oreilles. Telle quelle, c’est tout de même, déjà, une très belle proposition.

On pouvait également découvrir l’adaptation en marionnettes de la pièce Himmelweg de Juan Mayorga, par la Compagnie Flirt. Le texte, déjà monté plusieurs fois en France, est à la fois une parabole sur le courage qu’il faut pour voir au travers d’un mensonge confortable, un témoignage glaçant sur une supercherie historique inimaginable, et une réflexion sur le rôle du théâtre comme fabrique de la vérité et du mensonge. Le propos de la pièce part d’un fait réel : en 1944, à Berlin, un inspecteur de la Croix-Rouge visite un camp où tout ce dont il croit être témoin est truqué : malgré ses doutes, il rédige donc un rapport rassurant. Himmelweg donne à voir, dans un aller-retour entre passé proche et lointain, à la fois les regrets de cet inspecteur, joué par un comédien, et les préparatifs minutieux du simulacre imaginé à son intention. Les marionnettes-sacs sont employées pour figurer les prisonniers juifs, forcés à jouer les scènes d’une vie quotidienne normale, comme seul moyen de rester en vie ou de revoir des êtres chers. Surtout, elles servent à donner une double incarnation aux deux personnages centraux de la pièce, le commandant du camp, féru de théâtre mais capable de déshumaniser ses prisonniers avec le plus total cynisme, et Gershom Gottfried, le « maire » de la ville factice : tantôt joués sous forme de marionnettes, tantôt joués directement par les acteurs-manipulateurs, selon que les personnages restent dans le rôle qui leur a été assigné ou qu’ils en sortent pour dire, un instant, leur vérité. Le recours à la marionnette explicite donc certains (en)jeux, et enrichit la pièce. Le recours à la marionnette-sac, étrangement différente d’un corps humain en même temps que parfaitement familière, petite, fragile, gauche, renforce le sentiment que les prisonniers sont impuissants face à un système qui les dépasse. La scénographie est simple mais forte : la table de manipulation est ceinturée de rayonnages de livres, qui sont la bibliothèque du commandant qui se vante d’y abriter Molière ou Shakespeare ; mais elle est aussi le camp lui-même, son mur d’enceinte, surmonté de l’horloge de la gare où les convois viennent terminer leur course infernale tous les matins à 6 heures, sa porte hermétiquement close qui ne laisse échapper aucune victime, à laquelle aboutit un lacis de voies ferrées qui serpentent sur le plateau telles des langues monstrueuses sorties de la gueule même de l’enfer. Himmelweg, d’ailleurs, c’est le « chemin du ciel » en allemand, surnom donné à la rampe reliant le quai de déchargement à « l’infirmerie », dans cet endroit orwellien où rien n’est ce qu’il semble être, et où les noms sont trompeurs. C’est l’une des forces de la pièce, d’ailleurs, de montrer comment les mots, notamment un vocabulaire industriel ou managérial, peuvent faciliter une entreprise de déshumanisation et d’extermination massive. Table et marionnettes sont accompagnés de livres en pop-up qui campent le décor des saynètes répétées par les prisonniers. Au service de ce texte poignant, une manipulation globalement fine, mais une interprétation parfois un peu inégale, signe que le spectacle est encore frais. On aimerait un commandant encore plus glaçant, hybride improbable entre metteur en scène cultivé et bourreau inhumain, capable d’envoyer des dizaines de ses « figurants » à la chambre à gaz sans sourciller. La bande son est assez attendue: violons et chants yiddish – le déchirant Oyfn Pripetshik – entrecoupés du bruit des convois. Cela ne change rien à la conclusion : il s’agit d’une mise en scène stimulante d’un texte fort, restitué avec l’intensité nécessaire et enrichi par la présence des marionnettes. Un spectacle à suivre.

Le festival des Scènes Ouvertes à l’Insolite se poursuit toute la semaine et jusqu’à dimanche, en divers lieux dans Paris, avec de très beaux spectacles à découvrir.

Cramés, de Thaïs Beauchard de Luca
Mise en scène et interprétation : Laura Fedida
Regard complice : Chloée Sanchez
Regards exterieurs : Coline Fouilhé, Elena Josse
Scénographe : Alice Carpentier
Guitariste, compositeure, auteure, chanteuse : Armelle Dumoulin
Régisseur : Colin Granchamp

Himmelweg, de Juan Mayorga
Mise en scène : Simon Jouannot
Jeu : Julien Perrier, Florian Martinet et Simon Jouannot
Lumières : Georges-Antoine Labaye
Marionnettes et livres pop ups : Cerise Guyon

Visuels: Laura Fedida et Margot Raymond

Infos pratiques

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