Théâtre
Scènes de la vie conjugale par Ivo Van Hove

Scènes de la vie conjugale par Ivo Van Hove

11 mars 2011 | PAR Christophe Candoni

Monter et adapter les « Scènes de la vie conjugale » d’Ingmar Bergman au théâtre à partir des scénari écrits pour la série télévisée par le réalisateur suédois, c’est la proposition pas du tout classique et réalisée sans mièvrerie du metteur en scène néerlandais Ivo Van Hove à la direction du Toneelgroep d’Amsterdam. Le spectacle se joue pour quelques dates à la Maison des Arts de Créteil et ouvrait hier soir le Festival Exit. Il s’agit d’une performance géniale, impressionnante, d’une radicalité dans la forme et dans le ton qui enthousiasme. Forcément le spectacle de près de quatre heures comporte quelques longueurs mais aucun flottement grâce à la puissance, l’intensité du jeu, la justesse percutante des interprètes.

L’ intelligence inouïe du propos dramaturgique, l’inventivité scénographique, la liberté par rapport au texte sont autant de qualités que l’on ne voit pas tant que cela dans le théâtre français et qui continuent de nous bouleverser à chaque passage des compagnies étrangères, et particulièrement lorsqu’elles viennent d’Allemagne et des alentours.

Un dispositif scénique original et inédit permet une proximité rarement atteinte au théâtre entre les acteurs et les spectateurs. Les uns et les autres sont placés sur la scène, non pas dans un rapport frontal mais sur un pied d’égalité (ils jouent sous nos yeux, on pourrait presque les toucher). Cette forme d’intimité renforce surtout l’effet déstabilisant de miroir propre au théâtre où le spectateur va à la rencontre de lui-même.

L’autre idée géniale d’Ivo Van Hove est de faire jouer les protagonistes Johan et Marianne par trois duos d’acteurs qui représentent le couple aux trois âges décisifs de l’existence : les débuts de la vie pleins d’espoirs et déjà de difficultés à 25-30 ans, puis la quarantaine où se posent les insurmontables questions de l’attirance et du désir dans le couple alors que les enfants, le quotidien, les obligations de la vie sociale et les petites aventures extraconjugales ont pris le pas, et enfin, la maturité, le temps où la vérité qui blesse  se formule douloureusement, le temps de la crise et de la rupture. Chaque âge correspond à un lieu et, pendant la première partie, le spectateur suit un parcours circulaire sur scène, pas forcément chronologique, cela dépend du groupe dans lequel il se trouve. Nous traversons la chambre à coucher, le salon, la salle à manger comme dans un effroyable manège qui matérialise les affres du temps qui passe, les errements et la dislocation du couple.

Pour la deuxième partie, les cloisons disparaissent, le public est regroupé autour d’un seul espace de jeu et les six acteurs principaux sont réunis et confondus. Les répliques sont découpées, distribuées et chacune est impartie à un acteur ou dite par tous en même temps. Le résultat polyphonique est convaincant, surtout lors de la scène de ménage qui précède la demande du divorce d’une hystérie aussi perturbante que jouissive. Les acteurs se lâchent, hurlent, en viennent aux mains, peut-être y-a-t’il une part d’improvisation, en tout cas c’est d’une précision parfaite. Cela dure et dure encore, c’est très drôle jusqu’à l’agacement, on passe par toutes les couleurs.

Quelle performance admirable à laquelle se livrent les acteurs qui jouent trois fois de suite leur partition d’une demie-heure à peu près, toujours avec la même disponibilité émotionnelle. Le miracle se produit grâce aux acteurs, sensationnels, surtout Janni Goslinga. Ils ne cèdent jamais à un jeu trop confiné malgré la mise en espace on ne peut plus intimiste et resserrée. Ils affichent une théâtralité attendue et trouvent l’équilibre parfait entre l’introspection et l’explosion. Ils sont d’une justesse admirable et percutante, ils nous transpercent dans des scènes parfois violentes, douloureuses mais aussi d’une tendresse infinie.  Ivo Van Hove dissèque avec fermeté, agressivité même, la vie à deux. Il y a quelque chose de clinique mais aussi d’assurément sensible et sensuel, et même de l’humour, dans son approche des situations très psychologiques. On assiste, un peu voyeur, à ces scènes de crise, où les explications ne servent à rien. Tout fonctionne et fait l’effet d’une magistrale claque.

mention visuel : Jan Versweyeld

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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