Théâtre
Au Mois Molière, la savoureuse adaptation par Thomas Le Douarec de L’idiot de Dostoïevski.

Au Mois Molière, la savoureuse adaptation par Thomas Le Douarec de L’idiot de Dostoïevski.

17 juin 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Après le succès mérité du Portrait de Dorian Gray avec ses 500 représentations, Thomas Le Douarec a pris tous les risques. Il fait tapis avec une adaptation périlleuse du chef-d’œuvre de la littérature russe, L’Idiot de Dostoïevski . Une fois encore, il vise juste. Après une création au Théâtre 14 en Mai 2018, il propose sa pièce durant le Mois Molière et emporte la mise grâce à son amour du texte et de son esprit et sa direction d’acteurs impeccable.

Le mois Molière

Depuis plus de 20 ans, le Mois Molière voulu par le maire François de Mazière, et animé par une armée de bénévoles dirigée par la précieuse Madame Lefèvre signe le lancement de la saison des festivals. Chaque année, du 1er au 30 juin, la manifestation voit affluer les comédiens à Versailles. Pour de nombreuses compagnies, il est un tour de chauffe avant le Off d’Avignon. Rappelons que le mois Molière est une manifestation de grande dimension : + de 100 000 festivaliers, 10 compagnies professionnelles de théâtre en résidence à l’année, + de 350 représentations (théâtre, musique, cirque, danse), dont 60% en entrée libre, + de 60 lieux investis dans les 8 quartiers de la ville (Grande écurie du château, Potager du Roi, Théâtre Montansier, ancien hôpital royal, galerie des Affaires étrangères de Louis XV, parcs, places et jardins…). Pendant un mois, les spectacles irriguent les quartiers. Toute la ville devient une grande scène. À côté des spectacles professionnels, le Mois Molière conjuguent les  jeunes talents, les amateurs et les troupes professionnelles. Le Mois Molière affectionne le grand répertoire dont Molière de fait mais aussi Shakespeare ou ici Dostoïevski.

Elle est aussi menteuse et égoïste que moi sauf qu’elle ne le sait pas.

La pièce démarre alors que nous sommes dans le voyage de retour, un périple et déjà un spectacle. Le prince Mychkine rentre de Suisse où il a passé sa jeunesse. Après plusieurs années de sanatorium pour soigner une épilepsie et, selon le corps médical, une forme d’idiotie, il rentre ruiné et faussement guéri. Sans le sou, mais avec son titre de noblesse et en poche un certificat de recommandation, il tentera de pénétrer les cercles fermés de la société russe. Il se retrouvera par hasard mêlé à un projet de mariage d’une jeune femme très belle, au nombreux soupirants, mais dont le seul amant est un général, son tuteur de 55 ans qui l’a élevée et en a fait sa maîtresse obligée dès la petite adolescence. Au cours d’une intrigue aux multiples rebondissements, Mychkine va découvrir le sentiment amoureux et son corollaire dépit. Il découvrira aussi l’humanité et ses égoïsmes. Le roman saura se déployer aussi drôle qu’acide. À l’âme russe, l’histoire chemine de rebondissements en quiproquos avant de s’achever sur une tragédie. À chaque péripétie, Thomas Le Douarec restitue, c’est son talent, le comique de situation et, c’est sa gourmandise, le plaisir des aphorismes.

L’Idiot est une traversée dans les tréfonds de l’âme humaine. 

Avant le lever de rideau, une musique jouée dans le noir prépare le public. Au sein d’une contrée lointaine, une histoire fantastique comme celles qui servent à border les enfants va nous être racontée. La production contrainte économise sur les lumières et les décors. Néanmoins, dés la première scène, nous sommes à bord du train de retour de Mychkine, puis durant plus de deux heures sans mou, tout est là devant nous, les costumes magnifiques compris. L’art du récit de Dostoïevski rencontre la force de l’adaptation de Thomas Le Douarec et de l’interprétation de sa troupe. Arnaud Denis défend un Prince Mychkine attendrissant, il compose admirablement la figure christique et désinhibée de l’idiot utile.  Gilles Nicioleau, alter ego du metteur en scène a besoin d’une petite période d’échauffement;  il compose un Rogojine truculent, physique, animal et sage à la fois, tandis que Bruno Paviot est un lumineux LebedevDaniel-Jean Colloredo est un hilarant généralMarie Lenoir à la voix profonde et au jeu badin ajoute une dimension vaudevillesque à la proposition.  Marie Oppert épatante est une découverte de la distribution par son engagement et sa présence sur scène.  Solen MarianiFabrice Scott et Caroline Devismes magnifique princesse, finissent d’enrichir le casting. Sans psychologisation, hors celle utile d’un Rogojine s’enveloppant du châle de  la princesse au final, chacun incarne une âme humaine complexe; le roman russe est traité avec un grand respect.

Est-ce que le feu sait où il va?

La pièce est une pièce comique. Elle est aussi un conte philosophique doublé d’une satire sociale. Elle est surtout une histoire sur l’amour et ses passions. L’empilement de ces strates, la patte comique du metteur en scène, l’extrême beauté de certaines scènes comme la scène en bleue de la harangue à la foule, l’engagement réjoui des comédiens nous procure un moment de théâtre chaleureux, parfois brûlant. Ce feu du théâtre se retrouva magnifié au sein de la grande écurie de Versailles.

Le 14 et 15 juin, 20h30 – Grande écurie 

L’IDIOT
de Fiodor Dostoïevski
mise en scène Thomas Le Douarec
Avec:
Arnaud DENIS, Prince Mychkine
Thomas LE DOUAREC ou Gilles NICOLEAU, Rogojine Parfione
Bruno PAVIOT, Lebedev
Daniel-Jean COLLOREDO, Le général Epantchine / Le général Ivolguine
Fabrice SCOTT, GaniaIvolguine
Marie LENOIR, La générale Epantchine / La générale Nina AlexandrovnaIvolguine / Daria
Marie OPPERT, Aglaé Ivanovna Epantchine / une femme de chambre de Nastassia
Solenn MARIANI, Adélaïde Epantchine / Varia Ivolguine / Totski
et Caroline DEVISMES, Nastassia Philippovna

2H20

 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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