Théâtre

Sauver un spectacle, sauver le monde : entretien avec Vincent Macaigne et Ulrich von Sidow

Sauver un spectacle, sauver le monde : entretien avec Vincent Macaigne et Ulrich von Sidow

10 août 2017 | PAR Simon Gerard

À la rentrée, le metteur en scène, acteur et récemment réalisateur Vincent Macaigne présentera au total trois différentes pièces, présentées aux publics du Théâtre de Vidy-Lausanne — où il est en résidence avec sa troupe — et du Festival d’Automne à Paris. Trois pièces, ou peut-être deux… Pour Voilà ce que jamais je ne te dirai, qui sera jouée au même moment et au même endroit que Je suis un pays, Vincent Macaigne a invité un certain Ulrich von Sidow — déjà entraperçu dans En Manque. Illustre inconnu sur la scène culturelle et artistique française, l’artiste finlandais semble pourtant respecté par Vincent Macaigne, qui ne tarit pas d’éloges à son propos. Autant le dire tout de suite, von Sidow est un personnage hors-du-commun. Sa participation aux projets de Vincent Macaigne pour cette rentrée théâtrale est un événement, et une chance.

Ulrich von Sidow, la France sait peu de choses sur vous. Vous êtes issu du milieu de l’art contemporain finlandais. Vous êtes à l’origine de quelques installations plastiques et vidéo. On dit de vos propositions qu’elles sont « aussi imprévisibles que radicales » … Il y a un grand mystère autour de votre identité. Comment vous êtes-vous connus avec Vincent Macaigne ?

Ulrich von Sidow Il faut que vous sachiez qu’Ulrich von Sidow est un nom d’emprunt. Je conçois mes œuvres sous différents noms. Je suis par exemple présenté à la Biennale de Venise cette année, mais sous un autre nom. L’œuvre que je propose là-bas est d’ailleurs celle sur laquelle j’étais en train de travailler quand j’ai rencontré Vincent. Il travaillait sur son premier film, Pour le Réconfort, dans les bureaux d’une boîte de postproduction. On s’est croisés, on a discuté. Le courant est passé, je lui ai donné des conseils.

Vincent Macaigne Oui, et c’est là que m’est venue l’envie de l’impliquer dans mon travail de metteur en scène. La fiction qu’il a mise dans son nom m’a paru intéressante. L’idée de se diffracter dans plusieurs artistes pour constituer une œuvre, c’est une décision qui ouvre les possibles. L’art n’a pas besoin de nom. Ulrich apporte de nouvelles réflexions, sur la nature du monde, comment le changer. Il a une grande maîtrise technique en termes d’installation plastique et de montage vidéo — en témoignent les autres œuvres qu’il a produites sous d’autre noms, que je ne peux pas divulguer.

Grande maîtrise technique, ouverture des possibles… Ulrich, les mots de Vincent à propos de vous et de votre mystère sont élogieux. Quel est votre parcours ?

UvS Sans trop m’étendre, je peux vous dire que j’ai commencé par le dessin. J’ai été très rapidement intéressé par la vidéo, avant de m’orienter ensuite vers les installations plastiques. Puis récemment, Vincent m’a fait découvrir les potentialités du théâtre et de la performance. C’est passionnant, parce qu’on peut y montrer l’art contemporain comme une diffraction, comme un mixage de tous les arts. J’ai vu dans l’invitation de Vincent un nouveau défi.

Un défi qui part d’une question, sur laquelle Vincent Macaigne vous a demandé de réfléchir : l’art peut-il sauver le monde ?

UvS La collaboration est partie de là, oui, mais c’était un point de départ, c’est tout. Rapidement, je me suis proposé d’intervenir d’une manière peut-être plus petite, plus humble, en interrogeant plutôt la légitimité de Je suis un pays. Vincent m’a demandé de l’aider à une période où il était en totale perdition. La question que je me suis réellement posée avec Voilà ce que jamais je ne te dirai, c’est donc : qu’est ce que je pourrais faire pour sauver Je suis un pays, le spectacle de Vincent ? Et je savais que je pouvais répondre à cette question, tout simplement du fait de nos divergences artistiques et esthétiques qui, au fond, sont complémentaires. Vincent a une culture française, plus proche du sud, un rapport chaleureux au jeu. Le défi pour moi, avec Voilà ce que jamais je ne te dirai, c’était de faire une proposition adaptable, intégrable à l’univers artistique de Vincent, mais qui puisse enrichir ce dernier. C’est un jeu.

Vincent, on note la présence d’autres œuvres d’art et d’autres artistes au sein même de tes créations. Ton travail avec Ulrich, et les deux créations simultanées que vous proposez cette année, semblent participer de ce même motif. Mettre de l’art dans plusieurs degrés de la réalité, cela revient à interroger son pouvoir sur notre monde ?

VM En quelque sorte, oui. En intégrant des toiles du Caravage dans En Manque, en confrontant la performance d’Ulrich à Je suis un pays, j’interroge la valeur du geste et de l’œuvre artistique. Je crois que je cherche aussi à produire une résonnance avec le passé : la présence d’œuvres d’art dans mes créations modifie les manières de lire mon œuvre. Ça remet mes créations en perspective.

UvS Vincent resitue son œuvre en permanence. Il se confronte au regard des ancêtres : Kane et le Caravage dans En Manque, Shakespeare dans son Hamlet, Dostoïevski dans Idiot ! … Il se livre aussi à ses contemporains — notre collaboration le prouve. Son œuvre devient plus petite, mais en même temps, le recadrage historique et esthétique permet une meilleure appréciation de son œuvre.

Vincent, lorsqu’Ulrich parle d’appréciation, il évoque indirectement le public, à la fois juge et observateur. Il se trouve que tu intègres beaucoup le public dans tes créations. Des spectateurs sont souvent invités sur le plateau pour danser, pour agir, pour boire. Leur présence au théâtre s’enrichit d’une présence — un rôle, même — dans tes pièces. Qu’est-ce que cela implique pour toi ?

VM Déjà, c’est l’une des raisons pour laquelle mes créations me demandent beaucoup de temps. Le public est un acteur à part entière, avec lequel je ne peux pas travailler. Chacune des répétitions que je fais tourne autour de son absence. Beaucoup d’éléments dépendent de son attitude, de sa capacité et de sa volonté à « jouer le jeu ». C’est pour cela que même après les répétitions, absolument rien n’est joué. Il faut remettre le spectacle en question après la première — après chaque représentation. Mais c’est assez juste au final : chaque public a le spectacle qu’il mérite. Et avec Ulrich, les choses se complexifient : le public de Voilà ce que jamais je ne te dirai va agir sur la représentation de Je suis un pays.

UvS On ne sait pas ce que ça va donner, c’est une grande inconnue. Mais je suis d’accord avec Vincent, le spectateur est primordial. Quel que soit le médium, quelle que soit la discipline, le public est dans l’art. On fait de l’art pour s’adresser aux autres. Même l’œuvre la plus hermétique et complexe s’adresse à un public. Même une œuvre ennuyante adresse au spectateur une proposition sur le temps, sur la durée, sur la durée du temps. C’est très évident au théâtre.

Vincent, tu as avec Ulrich un point commun, celui de la pluridisciplinarité. Tu mets en scène En Manque et Je suis un pays à la rentrée prochaine. Parallèlement, ton premier film Pour le réconfort a été présenté à l’ACID Cannes, et le film Chien de Samuel Benchetrit, dans lequel tu joues, vient d’être projeté à Locarno. Tu comptes maintenir ce grand écart entre cinéma et théâtre ?

VM Disons que je poursuis un trajet d’auteur. Il y a des échos entre mes mises en scène et mon film. Bon, j’espère que je ne vais pas gaver les gens… Mais je fais des choses très différentes. D’un côté, j’ai réalisé Pour le réconfort avec quasiment rien, j’ai tout filmé au caméscope ; d’un autre côté, je vais jouer En Manque dans la Grande Halle de la Villette… La rentrée qui arrive est une suite de paris. C’est assez effrayant, ça ne m’est jamais arrivé de prendre autant de risques sur autant de choses pendant si peu de temps. Mais on n’a qu’une vie, autant voir ce que l’on peut faire, jusqu’où on peut aller.

L’important, c’est d’agir ? C’est ce qui ressort beaucoup, comme un fil rouge, dans tes créations : le fait de laisser une trace.

VM Je ne sais pas si c’est un fil rouge. Mes créations, en tout cas, traitent beaucoup de la prise de parole dans le temps présent. C’est quoi, être ici et maintenant, et de prendre la parole ? J’essaie d’interroger le spectateur à l’endroit, au moment où il le voit. Au théâtre comme au cinéma, j’ai envie de créer un débat, je ne veux pas forcément qu’on me dise que ce que je fais est génial. Pour moi, une création est réussie quand les gens émettent un écho de ce qu’ils voient.

Ulrich, quels sont vos projets pour l’avenir ?

UvS Je pense bientôt retourner en Finlande pour mettre en place une gigantesque installation qui mobiliserait des acteurs des quatre coins de l’Europe. Des artisans également, spécialisés dans la broderie. Ils concevraient des étendards. Une grande œuvre d’art européenne. C’est encore assez flou.

Est-ce que votre participation au travail de Vincent vous a apporté des éléments susceptibles de vous aider pour vos futures créations ?

UvS Absolument pas. Comme je vous l’ai dit, j’ai déjà beaucoup travaillé dans l’art contemporain, en tant qu’Ulrich von Sidow, mais aussi sous d’autres noms que vous connaissez peut-être. Donc avant tout, travailler avec Vincent est une manière pour moi d’entretenir ce flou, de donner une visibilité au flou de mon projet. Vous savez, je ne pense pas que l’on travaille avec des gens parce qu’on les admire. On travaille avec eux parce qu’on pense pouvoir leur apporter quelque chose. Je suis heureux d’avoir apporté quelque chose à Vincent ; mais je ne l’admire pas spécialement. De toute façon, je n’ai pas vraiment d’attentes sur la France.

Je suis un pays, du 14 au 29 septembre au Théâtre Vidy-Lausanne, et du 25 novembre au 8 décembre au Théâtre Nanterre-Amandiers
Voilà ce que jamais je ne te dirai, du 14 au 29 septembre au Théâtre Vidy-Lausanne, et du 25 novembre au 8 décembre au Théâtre Nanterre-Amandiers
En manque, du 14 au 22 décembre, Grande Halle de la Villette

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Simon Gerard

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