Théâtre
Samson de Brett Bailey – Fire Touch’in me

Samson de Brett Bailey – Fire Touch’in me

13 juillet 2021 | PAR Sylvia Botella

Le Festival d’Avignon est l’un des rares festivals au monde à nous faire découvrir des œuvres qui nous hantent longtemps après. Samson (2019), du metteur en scène et plasticien, Brett Bailey, est de celle-là, jusqu’à en avoir le souffle coupé. Ici, la culture sud-africaine est affolante, elle est Une et dans le multiple. C’est précisément là que réside le caractère impératif de l’œuvre.

Aujourd’hui encore, l’histoire de Samson est une énigme. Quelle est son origine : grecque ou sémitique ? Que signifie-t-elle exactement ? Samson est-t-il un nazir (un consacré à Yahvé), un héros, un dieu solaire, une personnification de l’astre à la chevelure de rayons, un jeune guerrier, un sauveur devant délivrer son peuple du joug philistin, ou bien un juge/chef d’Israël trahi par Dalila ? L’histoire de Samson est-elle un conte, une légende, un mythe ou encore une saga ? Au milieu de ce tourbillon de questionnements, lointain, inaccessible, voire impossible à mettre en scène, Brett Bailey suit un chemin tracé par le soleil, radieux et blessant.

Transe, sidération, souffle coupé

Samson dénude le geste de Brett Bailey, singulier entre tous, comme aucune autre de ses créations ne l’avait fait auparavant, et permet de le cerner comme un geste mystérieux, lyrique, hypnotique, dangereusement puissant.
Comme c’est souvent le cas avec les grandes pièces, il est difficile d’expliquer pourquoi. Peut-être parce que ce que Brett Bailey veut capturer ici ne peut être regardé frontalement et ne peut être raconté non plus. Pourtant ce que nous vivons dans Samson, nous le sentons comme une énergie viscérale, une vérité intime sans pouvoir accéder aux mots justes pour le nommer. Ce mystère irrésolu nous émeut avec force. Devant nous se dessine un paysage organique, envoûtant, dont la beauté ravit et inquiète. Il nous absorbe. Nous entrons dans le mythe de Samson et Samson entre en nous : il pèse sur nous du poids de sa grâce conflictuelle, guerrière. Nous entrons dans la transe et la transe entre en nous. Proche de la quête insensée d’un « absolu » de gestes, de jeu, de danse, de chant, nous sommes tou.te.s, actant.e.s (Shane Cooper, Mikhaela Kruger, Mvakalisi Madotyeni, Zimbini Makwethu, Marlo Minnaar, Hlengiwe Mkhwanazi, Appolo Ntshoko, Elvis Sibeko, Jonno Sweetman, Abey Xakwe) et spectateur.trices – étrangement présent.es au plateau avec la plus grande intensité charnelle et spirituelle. Cette représentation en état de conscience modifié nous laisse sidéré.es, le souffle coupé.

 

Faire droit à la totalité

Au début de la pièce, on distingue un plateau évidé, un pupitre, un écran, des personnages… Puis, l’ensemble devient plus dense, de plus en plus organique. Là pointe l’infini. Nous, spectateur.trices, regardons quelque chose qui se transforme, qui emporte, quelque chose qui est affecté par le temps et induit sa forme désarmante. Où le passé et le présent s’entremêlent : le mythe de Samson, l’histoire contemporaine, les rapports de domination ou la xénophobie. Où les images les plus irradiantes trouées de beats électro (Shane Cooper), de dessins colorés animés (abstraits et figuratifs/Brett Bailey & Tanya P. Jackson), de presque spoken words prennent leur envol. Où dans des scènes d’une beauté incandescente, Samson, dansant, ou Dalila, chantant l’aria « Mon cœur s’ouvre à ta voix » de l’opéra Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns, incarnent un instant quelque chose de l’émotion dévastatrice qui envahit constamment la pièce.
On pourrait émettre l’hypothèse que ce qui anime Brett Bailey, c’est la totalité, c’est-à-dire ce qui se manifeste dans la non-binarité (ou non-séparation), la contiguïté, entre les vivants et les morts, entre soi et le monde sensible, entre l’intériorité et la nature, entre la tradition et la modernité. Faire droit à l’unité totale, l’unité de tout comme point de vue dramaturgique, comme parti pris de mise en scène, c’est peut-être la raison d’être de l’œuvre Baileyenne, qui veut dire cela à chaque instant de Samson et de ses créations.
Nous avons étonnamment le sentiment d’ouvrir les yeux plus grands. Brett Bailey jette la lumière sur l’opacité des grands récits en ne se contentant pas du discours antiraciste parfois trop teinté de bonnes intentions ou pire de tendances à folkloriser les différences. À travers une forme vivifiante, l’artiste sud-africain nous propose d’autres chemins praticables pour nos imaginaires et fait advenir des récits, autres. Autrement dit, en travaillant sur les savoirs, les rites, les héritages ancestraux, les hybridations, il expérimente possiblement de nouvelles formes artistiques, et révèle possiblement la culture sud-africaine, Une et dans le multiple.

Samson de Brett Bailey, c’est précisément l’œuvre grande ouverte, elle cherche partout, pas seulement sur le plateau mais en nous au plus profond de nous. #FDA21 #Samson #BrettBailey #Masterpiece

Le titre est extrait des paroles de la chanson « Fire » de The Pointer Sisters qui a inspiré, entre autres, Samson à Brett Bailey.

Merci infiniment au chorégraphe Christian Rizzo qui a nommé ce qui me taraudait tant.

 

 

Visuel : © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

 

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