Théâtre

Sale Août, Serge Valletti porte à la scène le massacre des italiens d’Aigues-Mortes

06 janvier 2011 | PAR Christophe Candoni

Loin du théâtre documentaire, Sale Août est pourtant un texte fortement inspiré par l’Histoire. Serge Valletti écrit la pièce à partir d’un évènement historique peu connu, une affaire déterrée par la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, le tragique pogrom du 17 août 1893 durant lequel de nombreux travailleurs italiens ont été massacrés par les Français. On comprend que le dramaturge d’origine italienne se sente concerné par l’exhumation de ce fait peu présent dans la mémoire collective. Régulièrement invité à la MC93, Patrick Pineau signe la mise en scène.

Des émeutes des ouvriers italiens dans les marais salants d’Aigues-Mortes, des nombreux blessés, nous ne verrons rien. Pas même les pierres qui fracassent les vitres, la révolte, le sang et la mort. Seulement des battements sourds au loin, en off, ainsi que les hurlements brefs de la foule. La pièce, écrite comme une tragédie classique, repose sur l’extérieur, le hors-champ. Restent les mots pour décrire le dehors. Les victimes n’ont pas la parole. C’est dommage. Le propos perd de sa force. Peut-être que l’auteur passe à côté de son sujet ou veut raconter autre chose. Le personnage de Mario est un rôle trop secondaire pour assumer la parole indispensable du peuple italien servile et diminué, les macaroni comme on disait. Pourtant son cri est déchirant à la fin de la pièce : « siamo morti perchè siamo italiani » répète-t-il avant de disparaître.

Valletti fait une pièce de salon qui nous plonge au cœur d’une famille bourgeoise à l’abri dans un intérieur feutré, aux couleurs délicates blanches et rosées. On y boit le thé, on y joue du piano. Ceux-là ne sont pas insensibles, leur compassion feinte ou réelle ne masque pas leur incapacité d’agir, de renoncer à leurs certitudes bien solides. Ils sont les figures d’une société rigide qui tend à basculer à cause de la peur de l’autre, de l’étranger, et font preuve d’une tiédeur irresponsable.

L’esthétique du spectacle conviendrait bien à Tchekhov. Le décor est léger et lumineux. Un grand rideau représente symboliquement le voile, les œillères que les protagonistes ont devant les yeux. Il métaphorise cette porte éternellement fermée aux étrangers et à la détresse. Même riche de sens, scéniquement, ce procédé n’est pas très heureux. Il propose peu de possibilités de jeu car il restreint l’espace et offre un rapport scène/salle obstrué qui devient pénible quand les acteurs jouent longuement derrière, des fois des scènes entières.

L’interprétation est bonne, toute en finesse. Les acteurs dirigés par Patrick Pineau trouvent une belle harmonie. Ils jouent bien ensemble, ils s’écoutent. Gilles Arbona est un patriarche caractériel et comique, Sylvie Orcier est une femme à la fois drôle et émouvante. En plus de l’agitation, il manque de la gravité. Comme dans La Cerisaie de Françon, Pierre-Félix Gravière est un sage révolutionnaire. On suit la pièce avec intérêt sans être transporté.

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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