Théâtre
Richard III n’aura pas lieu, l’art de la censure par Matéi Visniec

Richard III n’aura pas lieu, l’art de la censure par Matéi Visniec

05 janvier 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Dans la Russie stalinienne la censure traque « l’intraquable » dans une absurdité forcément kafkaïenne. L’auteur de L’histoire du communisme expliqué pour des malades mentaux ou Petit boulot pour vieux clown signe avec Richard III n’aura pas lieu une comédie tragique sur la liberté de créer, ici très bien mise en scène par David Sztulman.

Le metteur en scène assassiné par Staline en 1940, Vzevolod Meyerhold, formidable Yves Jégo, est seul sur son plateau, scène dans la scène face à nous, la vraie salle où la délibération visant à autoriser ou nom sa version un peu trop contemporaine de Richard III s’est déjà terminée. Il stresse, rêve, aux côtés de Tania (troublante Liina Brunelle), sa femme enceinte aux excès, pour cause de « révolte des fœtus ». Au cœur de la folie communiste, les enfants font la grève de la naissance et « s’accrochent aux entrailles ». Plus le metteur en scène adapte, plus les sbires des différents services de censure cherchent les infinies failles, plus le bébé prend de la place dans l’utérus géant de sa mère.

Dans des costumes teintés slaves, l’énorme troupe, 15 comédiens admirables dont un accordéoniste talentueux (Elliot Lerner ) évolue dans une lumière onirique , verte pour l’absurde, rouge pour le drame. L’intrigue avance dans un crescendo terrifiant où, comme dans toutes ses pièces, Visniec fait avaler l’horreur et la tristesse par le rire. Alors… on rit, face à la mère retraitée du metteur en scène, angoissante et embrigadée Natacha Bordaz, engagée au  » service des dépistages des actualisations haineuses », face à Richard (époustouflant Nicolas Hanny) prenant son rôle trop à cœur et devenant pour le régime un monstre de cruauté.

Il faut dire, quelle idée folle de monter une pièce sur le mal inhérent au régime dans une société totalitaire ? Richard III n’aura pas lieu est un spectacle sur le théâtre, sur la liberté de conscience des artistes. Visniec vient dire toute l’ignominie à censurer ce qui peut paraitre anodin. Après tout qu’est-ce que cela change que Richard III joue en costard et sans bosse ? L’auteur, également historien et philosophe, lui-même victime de la censure de Ceausescu dans sa Roumanie natale, sème le trouble tout au long de ce tourbillon. Meyerhold a-t’il rêvé tout cela, le cerveau contrôlé, comme tout le reste ? La pièce fait figure de biopic cauchemardesque où la fin est connue mais le suspense est intact.

Richard III n’aura pas lieu fait de l’œuvre de Shakespeare un témoin de la culture comme arme absolue contre la bêtise.

La folie Almayer, sublime et angoissante plongée au coeur d’une tragédie familiale
Faites l’amour au Bon Marché
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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