Théâtre

« Respire, Picardie Forever », un cri d’amour aux plaines du Nord

« Respire, Picardie Forever », un cri d’amour aux plaines du Nord

05 juin 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Retour sur Respire, Picardie Forever, spectacle de la jeune compagnie TAC TAC, présenté à Paris lors des Scènes Ouvertes à l’Insolite. Un émouvant voyage dans l’histoire intime d’une enfance picarde, qui finit par emporter le spectateur dans la Grande Histoire, celle qui a marqué de profondes cicatrices cette terre de paysans emprunte de mélancolie. Du théâtre d’objets sensible, pour une belle expérience de spectateur, qui ne souffre pas trop de la jeunesse du spectacle.
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Respire, Picardie Forever, c’est un programme autant qu’un cri d’amour. Clément Montagnier s’est attaqué à ce beau bout de récit pour rendre hommage à ses racines, et à ses ancêtres. Spectacle pas exclusivement introspectif pour autant, Respire, Picardie Forever tire tout de même une partie de sa force de l’authenticité d’une histoire personnelle intelligemment romancée. On ne peut pas toujours tirer un matériau spectaculaire d’une histoire intime: certains s’y essaient avec complaisance pour n’accoucher que de vagues écritures autobiographiques sans lendemain. Ce spectacle ci, parce qu’il a l’intelligence de se détacher du nombril du narrateur pour laisser entrer le souffle épique de la Grande Histoire, atteint au contraire une dimension collective qui autorise à lui promettre un bel avenir.

Le propos de base est donc une autofiction. Celle d’un adulte revenant sur les traces de son enfance, passée dans la ferme de son grand-père, au fin fond des plaines picardes, là où le regard atteint l’horizon où qu’il choisisse de se porter. Là où l’on peut écouter le chant des betteraves qui poussent sous le sol de la vaste plaine. Abordée avec un bel équilibre entre humour et nostalgie, le début du spectacle se vit sans déplaisir. Mais le plus intéressant est ce qui naît des failles du récit: le grand-père un peu cabossé, ce bricoleur touche-à-tout, porte en lui les traces de la guerre. Comme une métonymie de la région toute entière, marquée par des cicatrices profondes malgré leur ancienneté. Car sous la plaine, il n’y a pas que des betteraves. Il y a les éclats d’obus et les cadavres des jeunes gens fauchés par la Grande Guerre.

Le théâtre d’objets est très propice à ce genre de réminiscences. Respire, Picardie Forever en fait à nouveau la démonstration, s’il était besoin. Une partie de la charge émotionnelle vient de ce que nombre des objets en jeu ont vraiment été fabriqués par le grand-père de l’auteur-interprète. Et de très belles, et très fortes images viennent s’imprimer comme au fer rouge sur la rétine du spectateur: sans hémoglobine, il est possible de symboliser le fracas des armées, l’absurdité de la guerre, toute la violence de combats et de milliers de victimes englouties par le sol martyrisé de la Picardie, qui cohabitent désormais avec les taupes et les betteraves…

Le narrateur et son grand-père sont parfois figurés en jeu d’acteur, dans un va et vient constant entre leur représentation sur la table et leur incarnation dans le corps du comédien. A ses côtés, une musicienne-bruiteuse, qui nous est présentée comme étant potentiellement un troisième personnage en jeu, mais sans que la piste ne soit finalement creusée. Evidemment, la musique jouée en direct ajoute toujours à la justesse et à la sensibilité d’un spectacle, mais on a tout de même la sensation ici qu’elle cherche encore un peu sa place dans la proposition. De l’acteur-manipulateur, on doit saluer l’engagement, complet et jamais démenti, dans ce qu’il raconte, et la capacité à se couler aussi bien dans ce que son récit a de tragique que dans ce qu’il a de comique. Côté manipulation, même s’il y a beaucoup de mouvement on ne peut pas dire qu’il y ait souvent animation à proprement parler: on est davantage face à des effigies-symboles.

Si, quelques fois, on se dit qu’il y a un peu de surjeu, notamment dans les scènes de bataille, c’est une erreur de jeunesse qu’on peut pardonner. De mêmes de certains éléments dans l’écriture, comme cette parenthèse avec un chien adoptif, qui n’apporte pas grand chose au propos général au-delà d’un surplus d’émotion un peu facile.

Il en reste une belle expérience de spectateur, ballotté entre l’humour et les blessures profondes qui se dessinent, emporté par la sincérité d’un récit qui ne peut que sortir des tripes, puisque tiré de l’expérience intime de celui qui le porte. Le travail de Clément Montagnier est à suivre: on verra s’il arrive à pousser aussi loin des œuvres complètement fictionnelles!

Ce spectacle sera visible cet été à Avignon (84), dans le cadre du Festival Théâtr’enfant, du 10 au 27 juillet 2018.

Idée originale, écriture, interprétation Clément Montagnier
Mise en scène, écriture, interprétation Aurélia Monfort
Objets Henri Dancoisne
Création sonore Simon Perraux, Aurélia Monfort
D’après les recherches historiques sur la guerre 14-18 de Henri Dancoisne
Visuels: (c) cie TACTAC

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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