Théâtre

« Resaca » : amour et mort à l’ère contemporaine

« Resaca » : amour et mort à l’ère contemporaine

12 mai 2017 | PAR Simon Gerard

L’édition 2017 du festival Chantiers d’Europe proposée par le Théâtre de la Ville continue. Dans Resaca, la compagnie espagnole Ilmaquinario Teatro part d’un drame survenu pendant la préparation de leur pièce pour livrer une réflexion riche, drôle et touchante sur l’amour, la mort, la famille et l’histoire dans nos sociétés contemporaines.

Amour et mort à l’ère numérique

Resaca retrace le parcours artistique accidenté dont il est le fruit. Une pièce sur cette même pièce en somme, dont l’histoire touchante et mouvementée mérite bien qu’on en discute un peu. Partant de la volonté de faire une création sur l’amour à l’ère numérique — dont le rythme frénétique et destructeur donnerait une impression permanente de gueule de bois — la compagnie Ilmaquinario Teatro s’oriente finalement vers une sorte de pièce-hommage suite à la disparition inattendue de leur amie Alex.

Cet écart spontané de la trame initialement prévue n’éloigne pas la troupe de son objectif premier, au contraire : le décès d’Alex est l’occasion d’élargir les horizons, et de peindre non seulement l’amour, mais aussi la mort et le deuil à l’époque hystérique de Facebook et Google, de Tinder et Grindr. Ainsi, la découverte par les comédiens de la mort d’Alexandra et l’organisation logistique de ses funérailles se fait en un triste clin d’oeil sur WhatsApp — dont la troupe projette les captures d’écran sur scène. Et l’évocation des souvenirs partagés avec Alex par chaque acteur se fait au rythme frénétique d’un montage vidéo épileptique projeté sur scène. Malgré elle, Resaca finit par en dire bien plus que prévu sur nos existences respectives, et les tendances de chacune à être minées par une sorte d’obsolescence programmée des émotions et des sentiments.

Deuil et hommage dans le champ artistique

Un tel tournant dans le processus créatif d’une pièce ne se fait pas sans interrogations. Resaca est alimentée par les doutes et les peurs de ses comédiens. Pourquoi continuer à dédier une pièce à Alex quand, au fil des répétitions, le souvenir de son visage s’estompe inévitablement dans leurs esprits ? Est-il au final légitime de fouiller dans la vie de leur amie, d’éplucher ses carnets, de décortiquer sa généalogie pour en produire une oeuvre théâtrale ? En posant ces questions sur scène, les comédiens montrent bien que ce ne sont pas des charognards. L’occasion d’un jeu d’alcool improvisé au milieu de la représentation permettra d’ailleurs à la troupe de prouver son honnêteté et son intégrité en proférant tour à tour des confidences inavouables et des aveux refoulés.

À ce moment, le spectateur prend conscience que le décès d’Alex n’est finalement que le point de départ de Resaca, duquel émerge une mosaïque protéiforme d’histoires particulières extrêmement variées. En assemblant les témoignages des jeunes acteurs aux parcours mouvementés des ancêtres d’Alex, c’est toute une culture et toute une histoire qui se dessinent : celles, atypiques, de l’Espagne post-franquiste. Hommage particulier d’une troupe de comédiens à leur amie partie trop tôt, Resaca glisse progressivement vers un hommage général — et souvent très critique — à leur pays et à leur génération. Théâtre personnel donc, thérapeutique, mais qui tend par incises vers une fresque historique.

Un théâtre en musique et en médias

On connait le risque d’un théâtre composé d’histoires vraies et de témoignages personnels : celui de tomber dans l’aveu simple et la narration facile. Resaca saute joyeusement cet écueil en proposant une mise en scène composite aux théâtralités multiples, et illuminée par des musiciens talentueux. Dialogues, musiques, danses et captations en direct s’enchevêtrent pour produire des scènes d’une  grande richesse : ce qui aurait pu être le simple récit de la vie de la grand-mère d’Alex, ponctuée par sept accouchements et un endettement progressif, se transforme sur scène en un montage photographique effectué en direct, accompagné en musique par une étrange danse en duo et une lecture impassible du carnet de comptes de l’aïeule. Le théâtre et la poésie nous sauvent de l’apitoiement facile et du larmoiement improductif.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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