Théâtre

« Re: Walden », Thoreau du lac à la Colline

« Re: Walden », Thoreau du lac à la Colline

20 janvier 2014 | PAR Olivia Leboyer

[rating=4]

Re : Walden propose une expérience très forte : se (re)plonger dans le sublime texte de Henry David Thoreau, en déroulant les rubans de la mémoire. Un beau spectacle, exigeant et vivifiant.

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Pour de nombreux lecteurs, Walden ou la vie dans les bois a agi comme un rêve tenace : quitter la société et le monde des hommes pour vivre dans la nature sauvage et souvent hostile. Vivre de pêche, de chasse et de pensées libres, c’est l’expérience que Thoreau a tentée pour de vrai. Il a tenu deux ans et deux mois, sur les bords du lac de Walden. Pas plus, mais pas moins. Cette durée circonscrite dans le temps et l’espace, le spectacle de Jean-François Peyret la donne à voir, la figure, avec un dispositif scénique très intelligent. Un rectangle lumineux qui marque le périmètre de la cabane construite par Thoreau, trois chaises au centre (une pour la solitude, deux pour les amis, trois pour la société), et sur le mur du fond un écran où se succèdent des images du lac : les saisons défilent, plus ou moins vite, les taches de lumière se brouillent, le lac prenant des allures idylliques ou inquiétantes. Pour représenter Thoreau, apparaissent d’abord trois jeunes comédiens (Clara Chabalier, Victor Lenoble, Lyn Thibault), qui se renvoient d’une voix presque plate, marquée par des hésitations, des corrections, des phrases de Walden. Puis, c’est un homme un peu plus âgé qui les rejoint, pour dire le texte directement en anglais, à sa source (Jos Houben, comédien et humoriste belge). D’une langue à l’autre, d’une mémoire à l’autre, quelque chose se perd ou, miraculeusement, se retrouve.

Ces procédés de diffraction servent magnifiquement la langue de Thoreau. Nul besoin d’une incarnation, puisque l’on parle ici d’un rêve mort, d’un temps disparu. L’époque du lac de Walden a existé, elle est passée. On en recherche les traces. Au piano, une musique atonale (jouée en alternance par Alexandros Markeas et Alvise Sinivia) accompagne ce jeu de mémoire, ce ressassement triste et doux. Pourquoi cette vie à Walden, loin des hommes ? Pour ne pas avoir à se dire : j’ai vécu quelque chose qui n’était pas la vie. Thoreau cherchait la réalité, le contact avec la réalité. Dans ce spectacle, nous voyons des formes mouvantes, tous ces reflets et ces représentations qui sont aussi, à leur manière, une réalité. L’idée de nous plonger dans une nature parfaitement virtuelle, avec des jeux d’ordinateurs et de lumières, est très belle. Les mots s’appliquent à ce qui n’est plus. Ils résonnent d’autant mieux. Un lac, c’est ce qu’il y a de plus pur, de plus mystérieux, de plus trouble. Les pensées qui s’y développent possèdent une vraie force d’opposition et de résistance. Thoreau est ce libertarien conséquent, qui préférait rester en prison plutôt que de payer ses impôts à l’Etat, cet homme libre qui voulait vivre seul, loin de tout, pour éprouver la réalité et penser à lui. Pas par égocentrisme, non, mais parce que, tout simplement, sa personne est encore ce qu’il connaît le mieux. Son expérience tient entre quatre murs de cabane et les reflets d’un lac. Ce qu’il a ressenti à Walden ? Des émotions très réelles, comme cette envie de se saisir d’une marmotte pour la dévorer toute crue : pas pour ce qu’elle est, mais pour la sauvagerie qu’elle représente… Toujours ce piège terrible de la représentation, dans lequel il est si délicieux de se mirer.

Un spectacle à la fois complexe et simple, qui nous touche.

Spectacle Re : Walden de Jean-François Peyret, d’après Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau (1854)
Lieu : Théâtre de la Colline, Petit Théâtre, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris
Du 16 janvier au 15 février 2014
Du mercredi au samedi à 21h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h
Réservations : 01 44 62 52 52
www.colline.fr

visuels: affiche officielle du spectacle; photo ©Christophe Raynaud de Lage.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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