Théâtre

Quand le théâtre évoque le sida

01 décembre 2010 | PAR Christophe Candoni

A l’occasion de la journée mondiale du sida, toutelaculture.com revient sur une petite anthologie subjective d’artistes et de spectacles marquants dont la lecture ou l’existence nous rapproche du sujet et continue de nous faire réfléchir. Il n’est pas ici question de réduire l’œuvre d’un artiste à un tragique élément biographique mais on s’intéresse spécialement aujourd’hui à ces auteurs qui vivent et parlent de la maladie, pour sensibiliser leurs contemporains pas seulement dans un but militant, de revendication mais dans le cadre d’une pratique artistique exigeante et essentielle. Parce que à travers la fiction, le théâtre, ils livrent beaucoup d’eux-mêmes, de ce qu’ils sont, de leurs inquiétudes, de l’angoisse face à la mort, ils nous obligent à garder les yeux ouverts sur l’homme en interrogeant la fragilité de sa condition, à porter un regard à la fois poétique et lucide sur le monde.

Certains noms apparaissent immédiatement : Bernard-Marie Koltès ou Jean-Luc Lagarce, sans doute deux des plus importants dramaturges français de la fin du XXème siècle, morts tous les deux du sida – le premier est décédé à quarante et un an de la maladie le 15 avril 1989 et le second quelques années après, plus jeune encore.

Ils correspondent bien malgré eux à ce qu’on pourrait nommer une légende, un mythe des années 70 – 80. Ces auteurs foudroyés dans la fleur de l’âge sont devenus les symboles d’une « génération sida » dont on stigmatisait une sexualité différente, marginale et qui découvrait un terme à l’amour libre. Et si leur œuvre ne traite pas directement de la maladie, d’ailleurs elle ne figure quasiment pas dans les pièces et le mot n’est jamais prononcé, elle influence le processus d’écriture lui-même.

Comment ne pas reconnaître Koltès qui se savait mourir dans la fulgurance et la précipitation du parcours labyrinthique de Roberto Zucco, le personnage de sa dernière pièce que l’on peut lire comme un texte testamentaire.

« Plus tard, l’année d’après – j’allais mourir à mon tour » sont les premiers mots prononcés par Louis, le personnage centrale de Juste la fin du monde qui ne parviendra finalement pas à annoncer sa mort prochaine face à sa famille désunie. A la fin de la pièce, il veut substituer au silence un grand cri alors qu’il se promène au bord d’une voix ferrée, un dernier cri pour se prouver qu’il est encore bien vivant. Le journal que Lagarce n’a jamais cessé de tenir est publié grâce au formidable travail de François Berreur aux Solitaires intempestifs. Comme dans l’adaptation scénique qui en a été donné, la morbidité ne trouve pas de place mais bien plutôt la vivacité et l’intelligence d’un homme et d’un écrivain, ainsi que son entêtement pour la vie.

 

Angels in America : une pièce phare


Angels in America : A Gay Fantasia on National Themes écrite en 1991 par l’écrivain américain  Tony Kushner demeure l’œuvre phare traitant du sida lié aux thèmes de l’homosexualité, de la marginalité, de la religion, de la culpabilité et de la transcendance. On y suit les destinés de plusieurs personnages au milieu des années 80, dont celle de Prior Walter qui se découvre atteint du sida et doit l’annoncer à son compagnon, Louis Ironson, juif démocrate qui va le quitter. Une pièce crue, sans concession qui montre l’affaiblissement physique et morale, la dégradation corporelle de Piotr mais qui sublime son état, magnifie sa lutte : le personnage est visité par un ange qui le proclame prophète.

L’intérêt de remonter aujourd’hui ce texte écrit en 1991, est de replonger dans les premières années Sida et la vie de la communauté gay à New-York. La dernière version théâtrale date de 2007, c’est la réalisation éblouissante de Krzysztof Warlikowski, le metteur en scène polonais désormais incontournable dans le paysage théâtrale européen. Il démontre dans sa production que monter Angels in America c’est aussi livrer un discours plus universelle :  « Ce qui m’intéresse est moins qu’elle soit une pièce sur le sida qu’une pièce sur la faute, le sentiment de culpabilité et le pardon. Bien sûr, elle est inscrite à un moment de l’histoire et dans une société précise. Mais sa puissance est dans la manière dont sont saisies des problématiques qui transcendent les questions les plus lisibles au premier regard» a-t-il déclaré. La pièce est une sorte d’épopée, un spectacle fleuve qui parle de la vie, de la la mort, de l’amour. C’est aussi une pièce sur l’histoire intime de couples en crise et une vision importante sur le contexte politique, économique et spirituel d’une société en mutation.

La pièce a fait grand bruit à sa création en 1991, a reçue de nombreuses récompenses prestigieuses, puis a été déclinée sous diverses formes : une saga télévisée en six épisodes réalisée par Mike Nichols et diffusée en 2003 pour la première fois. Elle bénéficia d’une belle distribution qui comportait Al Pacino et Meryl Streep et fut récompensée par un Golden Globe et un Emmy Award de la meilleure télésuite. Puis la pièce de Kuschner  est devenue le livret d’un opéra du compositeur hongrois Péter Eötvös présenté en première mondiale à Paris au Théâtre du Châtelet. Le metteur en scène Philippe Calvario réunissait des stars lyriques telle que Barbara Hendricks (l’Ange de l’Amérique) et Julia Migenes.

 

L’art radical de Pippo Delbono : “Je regarde la mort et la mort me regarde”.

Le metteur en scène et acteur italien Pippo Delbono, souvent présent au Festival d’Avignon et au Théâtre du Rond-Point, est rapidement devenue l’une des figures les plus importantes de la scène théâtrale contemporaine. En 2006, Questo Buio Feroce (inspiré du roman de Harold Brodkey, écrivain américain mort du sida) bouleversa les spectateurs du festival Avignon avant de se produire dans toute la France. Ce spectacle est une fresque personnelle et touchante qui traitait justement de la mort et de la maladie dont souffre le metteur en scène séropositif. Mêlant poésie, beauté plastique et musique « cette obscurité féroce » est une appréhension de la mort qui met sur un pied d’égalité toutes les misères humaines avec tendresse et empathie. Pippo Delbono a réunit une troupe d’acteurs professionnels ou non qui sont avant tout des hommes marginalisés par la maladie ou la folie. Depuis, chaque spectacle (et le mot est inapproprié) de Pippo Delbono, est un véritable choc théâtral. A la fois rageur, délicat, exubérant, méditatif, puissant.

Sida: où se faire dépister à Paris
Décès d’Irvin Kershner : le réalisateur de l’Empire contre-attaque a rejoint le côté obscur…
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

2 thoughts on “Quand le théâtre évoque le sida”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *