Théâtre

Philippe Soltermann démythifie Œdipe Roi de Sophocle à L’Oriental-Vevey

Philippe Soltermann démythifie Œdipe Roi de Sophocle à L’Oriental-Vevey

13 février 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

En démythifiant et en actualisant la tragédie de Sophocle, Philippe Soltermann lui procure une force et une épaisseur insoupçonnées.  Le spectacle d’un Œdipe contemporain mi rock mi-gothique captive et édifie

Philippe Soltermann s’explique : Matrice de l’histoire du théâtre, la tragédie est toujours de mes lectures. Œdipe Roi est ma pièce fétiche de Sophocle. Elle m’intrigue, me fascine et me bouleverse depuis longtemps, car le personnage d’Oedipe est maudit, lutte et n’arrive pas à échapper à sa destinée. Le metteur en scène après Freud a repéré dans cette tragédie grecque l’universalité de l’intrigue et l’invariant du propos. La pièce est une maïeutique d’un fondamental. À la façon d’une psychanalyse, elle raconte le retour d’un refoulé sous forme d’une enquête menée par le coupable lui-même. 

Rappelons le déroulé des faits : Laïos est roi de Thèbes et épouse Jocaste. Un oracle à Delphes l’avertit que le couple verra naître un héritier mâle et que celui-ci tuera son père  et épousera sa mère. Laïos, prudent, se garde alors de toute relation avec son épouse. Une nuit pourtant, sous l’emprise de la boisson, il fait l’amour avec Jocaste. De leur union naît un fils: Œdipe. Pour conjurer l’oracle, il fait exposer son enfant en lui attachant les deux pieds qu’il perce et il ordonne qu’il soit abandonné dans la montagne aux bêtes sauvages sur les flancs du mont Cithéron. Cependant Œdipe est recueilli par un berger qui le confie au roi de Corinthe, Polybe. L’enfant est élevé loin de Thèbes dans l’ignorance de son origine adoptée. Des années plus tard, Œdipe apprend par l’oracle de Delphes que sa destinée est de tuer son père et d’épouser sa mère. Croyant être le fils naturel de Polybe, il décide de s’enfuir loin de Corinthe afin d’empêcher  l’accomplissement de la prophétie. En chemin, un vieillard monté sur un char lui commande, un peu trop impérieusement, de s’écarter de son chemin. Œdipe, qui a le sang vif, le tue. C’était Laïos, son père. Ainsi, Œdipe accomplit la prophétie malgré lui. Thèbes était alors sous la coupe d’un monstre sanguinaire appelé le Sphinx, lion à tête de femme.  Oedipe vainc le Sphinx et s’attire les faveurs de la ville. En remerciement, les Thébains le font roi et lui donne comme épouse la veuve de Laïos, Jocaste. Pendant de nombreuses années, le couple vit heureux, ne sachant pas qu’ils étaient en réalité mère et fils. La seconde partie de l’oracle est accomplie. Dans l’entreprise de venger Laios Œdipe cherche à connaître le nom de son assassin. À l’issue de cette enquête, il apprendra qu’il est à la fois le fils de Laïos, le fils de Jocaste, son meurtre et son inceste. Ainsi le destin est advenu. Personne n’a su échapper à sa prédestination.  

Le metteur en scène a invité la chanteuse Sandor à  collaborer pour le spectacle. Elle a créé des chansons et des ambiances sonores pour accompagner la dimension tragique. Dans le dispositif scénique, son groupe de rock est placé sur un gradin à l’avant-scène. La chanteuse dans ses adresses au public représente l’agora, dans ses dialogues elle est le chœur antique. Nous sommes dans la pénombre. Le décor fait de moucharabieh noir et de faisceaux de lumières figure un huis clos. L’orchestre du coryphée est à jardin tandis que  derrière une cloison à cour est placée la chambre de Jocaste et d’Œdipe le lieu de l’inceste. Hors champ,  derrière une ouverture en fond de scène, le monde inquiétant, la vérité terrifiante qui enverra ses truchements pour renseigner Œdipe. Le dispositif est épatant. Nous sommes au plus prés de la pensée du héros au sein même de sa psyché.    

Les costumes viennent de Garnison, une marque haut de gamme de prêt-à-porter. La collection  de l’aveu même de son créateur Lukas Maurer révèle les nuances d’un homme en pleine transformation, définissant de nouveaux codes, tout en respectant les règles bien établies. Les costumes épousent ainsi le biais du geste de Soltermann : planter Œdipe dans le contemporain sans renier sa classique origine.

Les comédiens sont admirables, en particulier Pierre Banderet (Tirésias) et Anne-Sophie Rohr (Jocaste). Ils refusent le grandiloquent et l’ampoulé de la tragédie grecque et pratiquent un phrasé actuel sans scories mythologisantes. Ils plantent  l’intrigue dans le commun d’aujourd’hui. Et puis, il y a aussi et surtout David Casada (Œdipe), formé au TNS  à l’époque de Stéphane Braunschweig, le comédien compose un Œdipe actualisé, tribun narcissique, politique aux travers populistes, il  est formidable de sincérité d’authenticité et de contemporanéité. Par lui, la pièce ajoute une nouvelle lecture. Cet œdipe qui nous semble coutumier, si proche de nous, si habituel sait nous emmener dans la traversée de sa catastrophe personnelle. Il nous fait toucher quelque chose en nous  de la perversion. C’est épatant. 

Œdipe Roi

De Sophocle
Mise en scène: Philippe Soltermann
Crédit Photos ©Martin Reeve
Des nouvelles du film de Wes Anderson, The french Dispatch
Agenda des vernissages de la semaine du 13 février
David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *