Théâtre
Petite, une pièce qui tient du prodige aux Déchargeurs

Petite, une pièce qui tient du prodige aux Déchargeurs

04 février 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Ariane Louis a écrit Petite, sélectionnée par le bureau des lecteurs de la Comédie Française, une pièce étrange et mystérieuse où il ne se passerait presque rien si le public en apnée ne pressentait que ce rien là rappelle notre destin d’être parlant. L’expérience est merveilleuse. 

La vie est bavarde

Petite, c’est l’histoire de deux sœurs, dont nous ne connaîtrons jamais les prénoms. On nous parle aussi d’une autre sœur, une ainée qui était là avant. Avant quoi ? La petite et la grande qui n’est donc pas l’ainée vivent en autarcie, dans une pièce, seul univers. A l’extérieur, derrière la porte éternellement fermée un monde existerait ou pas. A la façon du théâtre de Beckett, nous nous situons après une catastrophe et les personnages ruminent leur moment présent. Au début les deux sœurs s’enlacent, fusionnent leur corps au sol, ne font qu’une puis lentement se séparent et se lèvent. Tandis que les paroles s’emballent, l’une range et déplace constamment de grandes boites, se refusant à sortir tandis que l’autre fixe la porte, se demandant ce qu’il y a de l’autre côté, appelant de ses vœux cet ailleurs autant qu’elle le craint. A leur côté, un homme raconte, explique interroge. Il est une altérité qui leur fait peur autant qu’elle les attire. Il est la contingence d’un nouvel horizon à découvrir. Mais y a t il quelque chose à découvrir ?

Les trois comédiens Ariane Louis, Julia Gratens, Edouard Dossetto sont formidables. Incarnés, charnels, à la sensualité provocante ils colonisent le plateau et la salle. La fièvre de Julia Gratens, l’énergie de Ariane Louis et l’animalité de Edouard Dosseto bousculent. Suspendu à leurs lèvres, à leur corps, et aussi à la chorégraphie des boites, le public est en apnée. 

La langue selon Ferdinand de Saussure 

La pièce constitue une tranche d’humanité. Les désirs, les espérances, les inquiétudes de chaque sœur effleurent chaque mouvement, chaque mot. Elles semblent piégées par les boîtes. Et par la langue. En linguistique, la dialectique Signifiant-Signifié s’articule autour du signifiant que l’on peut figurer comme une boîte portant en étiquette le mot ou le signe, et pleine de tous les signifiés, de toutes les représentations mentales du signifiant: du mot ou du signe. Dans l’univers des deux filles, les boîtes sont vides, ne portent aucune étiquette. Vierges de toute éducation, elles n’ont pas été domestiquées. Le langage les percute de façon désordonnée. Elles sont autant dans le récit que créées par lui. Les boîtes ne sauraient trouver un ordre. Dans ce moment où émergera peut être un discours qui nous donnera les clés, les deux jeunes filles sont authentiques et bouleversantes. 

La pièce est un vécu. A ne pas rater.

 

Texte d’Ariane Louis Mise en scène Thibaut Besnard assisté de Louise Cassin Lumières Gilles Robert | Décor Chloé Bellemère Compositeur Jules Poucet Création lumière Raphaël Bertomeu

Jeu Ariane Louis, Julia Gratens, Edouard Dossetto

Crédit Photo© Affiche

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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