Théâtre

Persona. Marilyn : Monroe intime au-delà du mythe par Krystian Lupa

05 mai 2011 | PAR Christophe Candoni

Après « Factory 2 », sa création sur Andy Warhol présentée à la Colline en début de saison, voici « Persona. Marilyn », un autre spectacle dans lequel Krystian Lupa (il assure le texte, la mise en scène et la scénographie) s’attache à entrer en profondeur dans ce qui constitue la personnalité complexe et tourmentée d’une figure légendaire contemporaine, ici, celle de Marilyn Monroe. Comme il l’a fait pour l’artiste pionnier du pop art, il sonde l’intimité de la star, son intériorité, ses blessures, ses fantasmes, et propose un spectacle comme une longue et intense traversée nocturne dans les derniers moments de la vie de l’actrice et surtout de la femme avec la volonté de tenir à distance le mythe et décrire une double quête fascinante, à la fois artistique et existentielle.

Krystian Lupa est une figure parmi les plus importantes de la mise en scène dramatique polonaise. Comme chez son héritier Warlikowski, on découvre une exigeante et formidable volonté de vérité. Il est venu tard au théâtre, s’est formé à la mise en scène à Cracovie, et se méfie sûrement de ces jeux d’illusions où la convention veut que le faux soit pris pour vrai. Alors il déjoue les attentes du public, dirige ses comédiens avec une précision remarquable pour donner l’impression qu’ils ne jouent pas. Cette façon si rare d’interpréter, sans jamais être volontariste, toujours intériorisée dans une sorte d’anti-théâtre décontenance et séduit immédiatement. La représentation étire le temps, trouve une respiration peu commune, comporte quelques tunnels mais parler en terme d’efficacité est forcément réduire le spectacle qui nous est proposé car il produit un effet unique, de dépassement du théâtre et de désir d’authenticité.

Sa démarche est la même pour saisir son personnage éponyme. Evidemment, Lupa ne souhaitait pas ériger à Marilyn un panthéon glorieux, il en livre une vision jamais convenue, aux antipodes de l’image publicitaire, pour saisir tout son être, privé de phare et de faux-semblants. Le portrait troublant qu’il en fait est ainsi débarrassé de l’enveloppe iconique qui lui colle à la peau, L’actrice Sandra Korzeniak, plus centrée sur la femme que la star, est à fleur de peau, facétieuse et pleine de grâce, fine et grave, mélancolique, instable, névrosée, impudique, souvent dévêtue ou simplement habillée d’un simple pull noir un peu long. Elle se jette à corps perdu dans une mise à nue qui subjugue.

Fugitive, cachée dans un entrepôt, apparemment un studio de tournage à l’abandon – Chaplin y aurait tourné – aux murs sales, aux portes rouillées, une table au centre sur laquelle sont disposés des paquets de cigarettes et des bouteilles, un poste à musique répète presque en boucle le douce mélodie « The Man I love », un modeste lit a été improvisé avec des vêtements ou des vieux tissus, elle s’y couche recluse comme un animal dans sa tanière. Ce n’est pas Hollywood, plutôt un bazar – refuge où viennent lui rendre visite son amie Paula adepte des techniques de l’Actors studio , un autre ami photographe dont les prises projetées en instantané sur le mur du fond traduisent le spleen de l’actrice à la beauté froide saisissante, l’amant d’une fois, mauvais garçon un peu barré qu’elle fait tourner autour d’elle nu sur un vélo, puis son docteur et thérapeute. Elle ne quitte pas l’endroit, y travaille un nouveau rôle, avec le désir fou de jouer la Grouchenka des « Frères Karamazov ». C’est un spectacle rare et passionnant d’assister en représentation au travail d’une actrice, à l’élaboration, la construction de son jeu. On voit l’égarement, l’errance de la comédienne qui cherche le croisement juste entre elle et le personnage de Dostoïevski. Et puis, cela met le doigt sur l’interpénétration de la fiction et de la vie : après sa séparation avec Arthur Miller qui a écrit le scénario du film à partir du roman, un projet qui restera inabouti, Marilyn s’identifie à l’amoureuse passionnée qu’est Grouchenka comme un absolu inatteignable.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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