Théâtre
« Père » : un Strindberg lacrymal et corseté par Arnaud Desplechin

« Père » : un Strindberg lacrymal et corseté par Arnaud Desplechin

23 septembre 2015 | PAR Christophe Candoni

A la Comédie-Française, Arnaud Desplechin signe sa première mise en scène de théâtre et s’entoure de comédiens prodigieux de la troupe qu’il connaît bien, notamment Michel Vuillermoz. Le cinéaste restitue la cruauté terrible de la pièce en exacerbant toute sa douleur poignante mais sans prendre en compte sa portée guerrière et explosive.

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Il s’agit pourtant bien dans Père d’un combat atroce et sans merci qui se conclut sur une mise à mort. La mise en scène n’est pas à la hauteur de ces enjeux même si le réalisateur de Comment je me suis disputé, ma vie sexuelle, de Rois et Reine ou d’Un Conte de Noël a déjà prouvé au cinéma qu’il sait comme nul autre mettre en scène les luttes intestines en famille et en couple.

Celui que forment le Capitaine et Laura dans la pièce de Strindberg s’oppose sur toute la ligne. Principalement sur l’éducation de leur unique enfant, Bertha : elle veut la garder sous son aile et l’encourager à développer des aspirations artistiques ; il ne lui trouve aucun talent et veut l’envoyer à la ville pour y apprendre le métier d’institutrice. Une dispute plus grave et obsessionnelle éclate à la suite d’un soupçon du père sur sa paternité biologique impossible à prouver, un doute éveillé par sa femme elle-même qui prétexte une aliénation mentale de son mari et finit par le rendre bel et bien fou.

Desplechin a pris le parti de la douceur et de la compassion qui débouche sur une interprétation en creux, presque plate, de la pièce. Tout en fragilité, Michel Vuillermoz, loin du paternel dictateur et rageur, campe un homme vulnérable et éperdument désarmé face aux manigances de son épouse. Anne Kessler, émotive à l’excès, s’avère froidement castratrice et invincible sous ses fausses allures de petit oiseau fragile. Thierry Hancisse, Alexandre Pavloff, et la merveilleuse Martine Chevallier, sont tous au cordeau dans le registre imposé. Ils plongent dans les fêlures humaines, les humiliations et les frustrations, avec beaucoup de justesse mais sont condamnés par la direction d’acteurs au murmure, aux sanglots et gémissements à outrance. La pièce perd en tension et en hargne malgré leur talent.

La représentation est d’une belle facture classique. La mise en scène est sobre, rigoureuse et élégante. Un grand salon bourgeois baigné dans l’obscurité, de hautes cloisons coulissantes, des livres méticuleusement rangés sur des étagères entières, forment un décor étouffant mais conventionnel et là encore trop confortable pour s’apparenter à un véritable champ de bataille.

Desplechin signe donc un Strindberg éminemment souffrant et pathétique, parfois bouleversant mais tellement réducteur en atténuant comme il le fait la violence et la virulence dévastatrices du propos.

A 20h30 (14h en matinée). Durée : 1h55. En alternance. Photo © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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