Théâtre
Pauline Bureau fait de la Meilleure part des hommes une vaste fresque théâtrale

Pauline Bureau fait de la Meilleure part des hommes une vaste fresque théâtrale

22 mars 2012 | PAR Christophe Candoni

Pauline bureau adapte et met en scène le premier roman de Tristan Garcia. Sorti en 2008 et Prix de Flore la même année, « La Meilleure part des hommes » reçut un accueil enthousiaste bien qu’un tantinet disputé par quelques personnalités agacées de s’y être reconnues. Au cœur du livre et du spectacle : le début des années 1980 au cours desquelles le sida apparaît et fait basculer la vie de plusieurs générations, la communauté gay principalement qui vit une véritable hécatombe et la société tout entière.

Le spectacle se voit comme une saga. On suit avec intérêt la destinée de quatre personnages qui, de l’amour à la haine, demeurent à jamais unis. Will et Doumé (Thibaut Corrion et Régis Laroche, tout à fait convaincants) est le premier couple de l’histoire. Contaminés par le virus, l’un se réfugie dans la jouissance destructrice et le déni inconscient pour affirmer la liberté qui lui est enlevée tandis que l’autre lutte dans un activisme militant acharné tout en suivant son traitement avec espoir. Le deuxième couple, pas moins foireux, est formé par Leibowitz (Zbigniew Horoks), intellectuel et philosophe, juif, anciennement gauchiste qui vire à droite pour soutenir Chirac, et Valentine, journaliste dans la rubrique des tendances au journal Libération. Elle travaille sur l’actuel, le présent ; lui, plus conservateur, repense le passé, désespère de la décadence contemporaine. Val créée le lien entre ces trois figures masculines, elle est la meilleure amie du premier, la collègue de boulot du deuxième et l’amante du troisième. Elle est interprétée avec une belle justesse par Marie Nicolle qui sans emphase décrit au mieux ses joies comme ses blues, sa fidélité trahie, dans un jeu pudique et touchant. Il n’y a pas de jugement moral sur les personnages et c’est très important. Ils sont ce qu’ils sont, vivants, imparfaits, paraissent sympathiques ou crétins, mais jamais détestables même dans leur part d’ombre. Ils sont bien dessinés, c’était déjà une des grandes qualités du roman dont l’oralité du style trouve une forme d’accomplissement sur scène. C’est moins profond qu’Hervé Guibert mais fait preuve d’un bon sens de l’observation et d’un certain talent à raconter les histoires.

L’autre belle qualité du spectacle est la peinture sensible que Pauline Bureau réalise d’une époque pas si lointaine et déjà révolue en nous plongeant dans cette double décennie qu’elle convoque sur le plateau grâce à une utilisation intelligente et maîtrisée de la vidéo. Ainsi les aventures des protagonistes s’inscrivent dans une histoire plus large, politique, sociétale, moins anecdotique, où sont passés en revue la chute du mur de Berlin, Le Pen au second tour des élections présidentielles et l’effondrement des tours jumelles entre autres.

Pas de véritable décor mais un espace fonctionnel et remarquablement utilisé ; une création sonore, nerveuse, vibrante, jouée en direct et entrecoupée de standards de Madonna, Scorpions, Claude Barzotti, permettent des enchaînements fluides. Pourtant il y a quelque chose de plombant dans ce spectacle. Cela est peut-être dû au trop faible éclairage, au propos douloureux évidemment. Un recours plus affirmé à l’humour serait aussi possible. La scène de l’Anpe est justement réjouissante. Cela manque aussi de folie, de dangerosité. En revanche, quand Pauline Bureau joue la carte de l’émotion, c’est réussi. La fin est absolument poignante. A travers ces années sida et les grandes catastrophes qui ont jalonnées ces années, on assiste à quelque chose qui dépasse même son sujet : la mutation d’un monde qui en s’ouvrant vers un nouveau millénaire s’engouffre vers une gravité tenace, où l’insouciance, la légèreté ne trouvent plus de place. Pas facile de se le prendre en pleine face mais le théâtre sert aussi à cela.

Voir aussi notre dossier « Théâtre et sida » ICI et ICI

Visuels : Julien Piffaut

Non, vous n’avez pas la berlue : Matisse voit double à Beaubourg
Du fond des gorges, exploration foutraque du langage à la Bastille
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “Pauline Bureau fait de la Meilleure part des hommes une vaste fresque théâtrale”

Commentaire(s)

  • barnabe

    Article intéressant qui donne envie de se pencher sur la pièce.

    Néanmoins, une petite critique, pour ce qui n’est pas vraiment une faute d’orthographe :
    – que ce soit Lepen, Sarkozy, Hollande, Mélenchon ou n’importe qui d’autre au second tour, il n’y a bien qu’un seul président élu : C’est donc UNE élection présidentielle, au singulier.
    Il y a 577 députés : ce sont DES élections législatives, au pluriel. Je vois ça de plus en plus souvent, « présidentielles » au pluriel, et je me désole de ce que ça révèle quant à la méconnaissance de la Constitution…
    Cordialement.
    b.

    mars 23, 2012 at 1 h 03 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture