Théâtre
« Parce que c’était lui – Montaigne & La Boétie » : Jean-Claude Idée revisite une amitié proverbiale

« Parce que c’était lui – Montaigne & La Boétie » : Jean-Claude Idée revisite une amitié proverbiale

30 janvier 2014 | PAR Céline Duverne

Jusqu’au 7 février au Théâtre du Petit Montparnasse, l’auteur et metteur en scène Jean-Claude Idée nous livre sa nouvelle création : Parce que c’était lui – Montaigne & La Boétie. Plongé dans la tourmente des guerres de religion, le spectateur se laisse entraîner dans une vaste controverse opposant l’illustre auteur des Essais au spectre de son défunt ami, sous le regard espiègle de Marie de Gournay. Faut-il se révolter face à la tyrannie, la liberté peut-elle fournir le socle d’une nation ? Une création vivifiante et inédite, qui examine au prisme de la crise du pouvoir royal un débat intemporel. [rating=3]

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En 1588, Michel de Montaigne (Emmanuel Dechartre) revient à Paris publier le troisième livre de ses Essais. Catherine de Médicis le somme d’intervenir dans les négociations opposant Henri III au duc de Guise, pour trouver une voie d’apaisement aux conflits religieux. C’est alors que la jeune Marie de Gournay (Katia Miran) débarque à brûle-pourpoint dans son studio confiné, pour lui proposer « son amour et ses services ». Lectrice enthousiaste des deux premiers livres des Essais, elle pique la curiosité de son inspirateur par une question incisive : Pourquoi a-t-il trahi son ami Étienne de la Boétie (Adrien Melin), en renonçant à publier son « Discours sur la Servitude Volontaire », comme il s’était engagé à le faire ? Une révolution s’amorce dans l’esprit du grand maître, qui chaque nuit voit apparaître le spectre courroucé de son défunt compagnon.

Le spectateur, pour son plus grand plaisir, est plongé au cœur des événements qui agitent la France à la toute fin du XVIe siècle. A l’image traditionnelle du Montaigne écrivain se superpose celle d’un fin politicien, incarné avec talent par Emmanuel Dechartre. Jean-Claude Idée nous livre une interprétation originale et très personnelle des faits, bien éloignée de l’image édulcorée que nous conservons de la relation Montaigne/La Boétie : au-delà des apparences, l’auteur des Essais a trahi son compagnon et c’est une amitié en péril, minée par d’inconciliables divergences idéologiques, qui se délite sous nos yeux. Marie de Gournay apporte à ce duo un dynamisme appréciable, bien que le personnage soit un peu forcé : l’impertinence primesautière de cette jeune femme « sans pudeur ni vergogne » nuit parfois à la retenue attendue chez une personne de sa condition, qui de plus est fine lettrée. La relation amoureuse qui rapidement se met en place manque un peu de subtilité, mais elle conserve le grand mérite d’apporter fraîcheur et modernité au tableau compassé du grand maître et de sa disciple.

La polémique, en effet, n’a pas vocation à épouser le cadre restreint de la Renaissance. Les divergences morales qui divisent le royaliste Montaigne et son compère révolté incarnent, de l’aveu même de l’auteur, cette « éternelle opposition gauche-droite » consubstantielle à notre modèle politique. L’entreprise est plutôt réussie :  le texte de Jean-Claude Idée séduit par sa double destination, bien que la référence à la gauche et à la droite modernes soit plaquée un peu trop hâtivement sur ces deux représentants d’un ordre bien éloigné du nôtre. La rémanence de ces problématiques dans la société contemporaine se manifeste dans des expressions instaurant une connivence appréciable avec le spectateur « Liberté, égalité, fraternité… nulle nation ne pourra jamais se fonder sur ces préceptes », « Il faut rendre la raison populaire », s’insurge Montaigne, rappelant la collaboration récente de Jean-Claude Idée avec Michel Onfray.

Dans l’ensemble, l’imbrication de ces deux strates temporelles est donc bien maîtrisée. Le metteur en scène restitue costumes et décors de la Renaissance française, dans une sobriété de bon aloi : exemple parmi d’autres, un vitrail suspendu au plafond vient habiller l’espace sans encombrer la scène, et rappelle opportunément l’engagement royaliste de Montaigne. Le texte, de très bonne tenue dans l’ensemble, se veut respectueux des codes sociaux et linguistiques de l’aristocratie de l’époque, mais le surgissement intempestif d’un langage plus contemporain vient parfois briser son unité. On peut notamment déplorer l’emploi de l’anglicisme « formater », ou encore l’anachronisme « bas-bleu » qui, sans doute volontaire, confère à Marie de Gournay la coloration d’une féministe du XIXe siècle… n’allons pas trop vite en besogne ! Le jeu des comédiens s’en ressent également ; on pourrait objecter à Katia Miran et à Adrien Melin, par ailleurs convaincants dans leurs rôles respectifs, une allure un peu trop relâchée, où manquent cette hauteur, cette superbe attendues chez de jeunes personnes de cette époque et de ce rang. La diction, par exemple, est un peu trop moderne, certaines syllabes sont élidées.

Malgré ces bémols, Parce que c’était lui reste une pièce de bonne facture, dont le grand mérite consiste à dépoussiérer, avec force et originalité, des personnages et des problématiques dont la modernité ne cessera jamais de nous étonner. Un événement à voir.

Visuels : © Affiche officielle.

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