Théâtre

« Outside », la liberté tragique de Kirill Serebrennikov au Festival d’Avignon

« Outside », la liberté tragique de Kirill Serebrennikov au Festival d’Avignon

18 juillet 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

C’est une création au Festival d’Avignon et c’est à saluer. On sait l’engagement sans limite d’Olivier Py pour œuvrer pour la libération de Kirill Serebrennikov. Le metteur en scène qui a interdiction de quitter Moscou a dirigé via Skype sa troupe merveilleuse.

En août 2017,  le metteur en scène est arrêté et inculpé pour cette affaire présumée de détournement de fonds publics. Pendant deux ans, il est resté enfermé à son domicile sans téléphone ni internet. Il a été libéré en avril mais reste sous contrôle judiciaire, avec interdiction de quitter Moscou.

C’est donc avec une grande émotion que l’on entre dans l’Autre scène du Grand Avignon, à quelques kilomètres de la ville. Pendant l’entrée du public des colleurs d’affiches harnachés collent une grande image de Ren Hang. On voit une ville et au premier plan, une jeune femme nue allongée sur un toit. Ren Hang s’est suicidé le 24 février 2017. Le 26 février, Kirill encore libre devait le rencontrer pour penser un spectacle ensemble. Outside convoque donc le fantôme du photographe et fait sortir le metteur en scène de son appartement. Cela s’appelle une fiction ou un rêve, au choix.

La scénographie est un jeu de cache-cache. Quand tout commence, Kirill Serebrennikov (Odin Lund Biron) est à sa fenêtre, à l’intérieur. Il regarde le monde dehors symbolisé par cette ville de Ren Hang. Le décor se compose de cette fenêtre avec un rebord et d’ouvertures sur les cotés. De ces espaces surgissent des mondes fantasmagoriques. La pièce est un pas de deux entre le metteur en scène harcelé par le KGB et le spectre très vivant du photographe et poète. De leurs discussions surgissent une foule de jeunes gens, nus, musiciens, beaux, qui sont les modèles de Ren Hang. Les compositions toujours pornographiques et fleuries se construisent devant nous. Le fantastique s’invite dans une chanson à la tête et au corps dissocié de Yang Ge. La proposition semble tout droit sortie d’un épisode de Twin Peaks.

Il y a beaucoup d’humour et de dérision dans cette pièce très particulière. On aime « monter sur les toits », on entend « parle plutôt, de toute façon tu n’as pas le droit de sortir ». Il y a cette hypocrisie crasse de savoir cet artiste enfermé et ses comédiens libres, rien n’a de sens.

Mais il faut aussi sortir de la question politique de la pièce pour la regarder comme une œuvre. Et elle est belle. Le rythme est très tenu, la distribution sans inégalité, l’équilibre entre la musique et le jeu est parfait et la lumière juste sublime rock, glamour ou douce au besoin.

C’était peut-être la pièce la plus attendue de ce festival moribond et c’est une grande réussite, indéniablement. Kirill Serebrennikov prouve sans quitter le Centre Gogol qu’expliquer n’est pas la solution, que la fiction peut être engagée, que le théâtre peut être militant sans prêche.  Celui qui vient d’être nommé Docteur honoris causa par l’Université de Nanterre nous offre une vraie leçon de liberté. 

Distribution : Odin Lund Biron, Alexey Bychkov, Yang Ge, Gueorgui Koudrenko, Nikita Kukushkin, Julia Loboda, Daniil Orlov, Andrey Petrouchenkov, Andrey Poliakov, Evgeny Romantsov, Anastassia Radkova, Evgeny Sangadzhiev et Igor Sharoïko

Jusqu’au 23, L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène à 15h00. Durée 2h 

Visuel- (c) Christophe Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

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