Théâtre
Ostermeier adapte La Mort à Venise et renouvelle son écriture scénique

Ostermeier adapte La Mort à Venise et renouvelle son écriture scénique

19 novembre 2012 | PAR Christophe Candoni

Avec une adaptation fascinante de « La Mort à Venise » de Thomas Mann, le metteur en scène allemand et patron de la Schaubühne de Berlin, Thomas Ostermeier a fait l’évènement de la 16e édition du Festival « Mettre en scène » à Rennes en offrant au tnb, après « John Gabriel Borkman » d’Ibsen, une deuxième création mondiale dont la première berlinoise aura lieu le 12 janvier 2013.

Thomas Ostermeier ne transpose pas sur scène de manière fidèle et illustrative l’histoire magnifiquement émouvante et sulfureuse de l’écrivain à succès Aschenbach qui, à Venise et à l’aube de sa mort, tombe amoureux d’un jeune garçon de bonne famille polonaise. Il l’évoque de manière concise et déploie, à travers quelques extraits choisis, une fantasmagorie sexuelle et funèbre, puissamment suggestive, au cours de laquelle le trouble et l’excitation qui planent dans la nouvelle, les sensations, l’atmosphère et les couleurs de l’œuvre sont pleinement restituées et réinventées grâce à des trouvailles scéniques inattendues et réussies.

Et si le spectacle est imparfait et laisse un léger sentiment d’inabouti, il plaît quand même, étonne, fascine, radicalement. A ce jour, il est sans doute le plus expérimental qu’on connaisse d’Ostermeier. Ce-dernier tente de s’aventurer du côté de l’installation et de la performance en livrant cette production plastique et hypnotique dans la veine d’un Romeo Castellucci. Un dialogue pratiquement sans parole s’établit de manière sensible au moyen de gestes brefs, de regards échangés, furtivement, mais captés par une caméra et projetés sur écran. Ils en disent davantage que les mots. Le chant, la danse, les images, le son ; tout participe à conférer au spectacle une beauté extatique qui subjugue.

La lagune et les gondoles se dissimulent d’abord derrière de longs rideaux qui flottent légèrement dans l’air et ne laissent apparaître qu’une fine lumière solaire du Lido invisible. La scène est d’abord celle de l’intérieur feutré d’une grande salle de restaurant. Assis, à table, faignant d’être accaparé par la soupe ou la lecture étourdie du journal, l’homme d’âge mûr, élégant dans un costume en lin clair, est magnifiquement interprété par Josef Bierbichler au jeu profond, intériorisé, délicat. Son chant des Kindertotenlieder de Mahler donné d’une voix douce et élimée fait également naître une belle émotion. Il apparaît subtilement confondu par le pouvoir d’attraction que le jeune pubère, torse et jambes nus, en maillot de baigneur ou costume marin (présence gracile et lumineuse de Maximilian Ostermann dans le rôle de Tadzio) provoque sur lui. Inquiet, déconcerté et séduit, il cherche à se dominer ou se laisse aller à la passion qui l’envahit.

Ensuite, le décor disparaît et la Venise d’Ostermeier apparaît ravagée par l’épidémie de choléra et hantée par la mort, comme un paysage calciné, disparu, laissant place à une nudité froide qui se recouvre d’une pluie de cendres. Ostermeier met en scène une vision chaotique, apocalyptique de la fin du récit. Tandis que la mort de l’écrivain n’est pas figurée, c’est l’abyme ténébreux qui s’ouvre dans un ballet lascif et funèbre au cours duquel trois danseuses, à la fois Grâces et Parques, se dévêtissent et s’exaltent dans une sublime et furieuse transe.

Le spectacle comporte des faiblesses dont l’inutile présence d’un récitant en la personne de François Loriquet qui prend en charge une lecture brouillonne et dépassionnée de quelques extraits de la célébrissime nouvelle de Thomas Mann. On pourrait très bien imaginer le spectacle sans son redondant commentaire. Il laisserait aux spectateurs le bonheur de jouir de la contemplation seule de ce qui se joue sur scène, silencieusement mais avec suffisamment d’éloquence, et permettrait l’entière écoute des sourdes et puissantes vibrations de la création sonore jouée par Timo Kreuser au piano. Car, en montant sa Mort à Venise, Thomas Ostermeier nous propose avant tout un voyage visuel, auditif, sensoriel, rare et troublant.

VOIR aussi Hedda Gabler, jusqu’au 25 novembre 2012 au Théâtre des Gémeaux à Sceaux (notre critique ICI)

Photo © DR

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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